Black Sabbath - Black Sabbath


Black Sabbath - Black Sabbath (1970)
Diabolus in musica

"La pluie tombe encore, les voiles des ténèbres enveloppent les arbres noircis, qui, tordus par une violence invisible, perdent leurs feuilles fatiguées et plient leurs branches vers une terre grise jonchée d’ailes d’oiseaux tranchées. 
Parmi les herbes, les coquelicots saignent avant une mort gesticulante, et de jeunes lapins, nés morts dans des pièges, demeurent immobiles, comme s’ils gardaient le silence qui entoure et menace d’engloutir tous ceux qui voudraient écouter.
Les oiseaux muets, las de répéter les terreurs d’hier, se blottissent ensemble dans les recoins sombres, les têtes détournées des morts, cygnes noirs flottant, retournés, dans une petite mare au creux du vallon.
De cette mare s’élève une légère brume sensuelle, qui s’élance doucement vers le haut
pour caresser les pieds ébréchés de la statue du martyr sans tête, dont le seul exploit fut de mourir trop tôt, et qui ne pouvait attendre
de tout perdre.
La cataracte des ténèbres se forme pleinement, la longue nuit noire commence, et pourtant, près du lac, une jeune fille attend, ne voyant pas qu’on la voit, croyant être invisible ; elle sourit, faiblement, vers la cloche lointaine qui sonne, et la pluie qui continue de tomber".
Ce poème gravé à l’intérieur de la pochette du tout premier album de BLACK SABBATH sorti en 1970 (vendredi 13 février au Royaume-Uni pour être plus précis) annonçaient déjà la couleur. Avant même qu’un seul riff ne résonne, le décor était planté : obscur, mystique, presque inquiétant. Mais lorsque les premières notes de la Gibson SG de Tony Iommi grondèrent, personne (pas même le groupe) ne pouvait imaginer qu’il venait d’ouvrir une brèche. En un instant, BLACK SABBATH allait bouleverser le rock et donner naissance à un nouveau genre : le heavy metal.
Faute de moyens (on parle d’un budget d’à peine 700 livres sterling), les quatre jeunes musiciens enregistrent leur premier album en une seule journée, puis le mixent dès le lendemain. Pas de fioritures, pas de seconde prise : il s’agissait de capturer l’énergie brute de leurs concerts. Ce parti pris donnera naissance à l’une des œuvres les plus spontanées et influentes de l’histoire du rock. Depuis des mois, le groupe écume les pubs enfumés de Birmingham et sa région sous le nom EARTH, forgeant son identité dans la sueur et le vacarme. Contraints de changer de nom à cause d’une homonymie, ils optent pour BLACK SABBATH, inspiré d’un vieux film d’horreur avec Boris Karloff, un choix plus sombre, parfaitement en phase avec leurs riffs menaçants. Leur manager, Jim Simpson, patron du mythique "Henry’s Blueshouse" où ils jouent régulièrement leur ouvre les portes du studio. Il les accompagnera jusqu’en 1971, avant d’être remplacé dans une atmosphère tendue par Patrick Meehan, sur fond de querelles juridiques. L’ingénieur du son, Tom Allom, futur collaborateur de JUDAS PRIEST, enregistre l’album sur une console quatre pistes, typique de l’époque. Le son de Tony Iommi se distingue déjà : victime d’un accident d’usine qui lui a coûté le bout de deux doigts, il accorde sa guitare plus bas pour pouvoir jouer. Ce handicap devient une signature : un son lourd, grave, menaçant donnant naissance au heavy metal.
Le riff principal du morceau Black Sabbath repose sur un triton, surnommé “l’intervalle du diable”. Ce choix crée une tension sonore inédite, donnant à la musique un parfum d’interdit, presque maléfique. Dès le titre d’ouverture, Black Sabbath sonne comme un avertissement pour la décennie à venir. La pluie, l’orage et le son lugubre d’une cloche précèdent un riff qui tombe comme la hache du bourreau. Lent, oppressant, le morceau s’emballe ensuite, posant les bases de ce qui deviendra le doom metal. Avec The Wizard, son harmonica et son groove bluesy, le groupe rappelle ses racines : le blues, cette musique du diable, n’est jamais loin. Behind the Wall of Sleep pousse plus loin le mélange entre blues lourd et psychédélisme, tandis que N.I.B., avec son célèbre solo de basse à la wah-wah, préfigure déjà les envolées de futurs héritiers comme le travail de Cliff Burton de METALLICA sur le morceau For Whom the Bell Toll
La reprise Evil Woman du groupe CROW se pare ici de teintes plus sombres, et Sleeping Village joue sur les contrastes : intro acoustique feutrée, explosion électrique, envolées psychédéliques. Enfin, Warning clôt l’album sur une reprise blues-rock déchirante, habitée par une tension quasi mystique. 
À la charnière des années 60 et 70, le monde de la musique se fracture. BLACK SABBATH provoque un véritable séisme, là où LED ZEPPELIN ou DEEP PURPLE n’avaient encore fait qu’ébranler les fondations. Personne n’avait vu venir une telle révolution sonore.
L’année suivante, Paranoid consacrera le groupe sur la scène mondiale, tout en précipitant ses excès : drogues, tensions, décadence. Les albums et les tournées s’enchaînent jusqu’au milieu des années 70, avant un déclin inévitable. Il faudra attendre Ronnie James Dio, successeur d’Ozzy Osbourne, pour que le groupe renaisse de ses cendres, tandis qu’Ozzy entame une carrière solo triomphale. Plus de cinquante ans plus tard, ce premier album reste une pierre angulaire, un disque mythique gravé dans le marbre ou plutôt dans le soufre du rock.
Culte jusqu’aux portes de l’enfer !


Fiche technique :

Enregistrement : 16 octobre 1969
Studio : Rodger Bain Studios (Londres)
Sortie : 13 février 1970 (aux Royaume-Unis) - 01 juin 1970 (aux USA)
Durée : 38.12
Genre : Rock
Style : Hard Rock, Heavy Metal, Doom Metal
Producteur : Rodger Bain
Ingénieur du son : Tom Allom
Label : Vertigo Records

Ozzy Osbourne : chant
Tony Iommi : guitare solo et guitare rythmique
Geezer Butler : basse
Bill Ward : batterie et chœurs occasionnels

Face A

- Black Sabbath (Iommi, Butler, Osbourne, Ward)
- The Wizard (Iommi, Butler, Osbourne, Ward)
- Behind the Wall of Sleep (Iommi, Butler, Osbourne, Ward)
- N.I.B. (Iommi, Butler, Osbourne, Ward)

Face B

- Evil Woman (Lena "Lee" Braxton - certains crédits mentionnent également Mac Rebennack, alias Dr. John, selon les versions)
- Sleeping Village (Iommi, Butler, Osbourne, Ward)
- Warning (Judie Tzuke, Aynsley Dunba)




Commentaires

  1. Fait partie des 3 albums qui, à mon sens, ont donné naissance au mouvement métal et ses multiples catégories avec Led Zeppelin 1 et le In rock de Deep Purple

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  2. Je suis entièrement d'accord avec toi mais la différence selon moi, c'est qu'avec cet album, Black Sabbath a crée un style qui découle du hard rock à savoir le heavy metal et je pense même que l'on peu parler de Doom metal. Pour info, le prochain album qui sera publié sur Vinyl Blossom est "Kingdom Come" du groupe Sir Lord Baltimore et bien que moins connu que les mastodons du rock dont nous venons de parler, son influence sur le monde du métal est évident. En tous les cas, merci énormément pour ta participation et je serai très heureux de te relire lors d'une prochaine critique.

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  3. Magnifique critique !Génial la traduction. Cet album est dans mon top 10 pour toujours. Ça mériterait d'être publié dans un magazine de Rock!!!...

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  4. Merci beaucoup Didier. Je ne sais pas si la critique mériterait d'être publiée dans un magasine de rock mais une chose est certaine, j'écris avec passion et cela me prend beaucoup de temps. Quant à l'album, c'est une des œuvres les plus emblématique du rock. La base !

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