Caravan - In the land of grey and pink


Caravan - In the land of grey and pink (1971)
Retour à l'école de Canterbury

Avant d’aborder cet album, il faut d’abord poser le décor. L’école de Canterbury : courant musical née à la fin des années 60 dans la ville de Canterbury, place étudiante, dynamique et culturelle nichée dans le comté du Kent au sud-est de l'Angleterre d'où on émergés des groupes tel que SOFT MACHINE, GONG et CARAVAN). Imaginez un style où s’entrelacent un jazz distingué et un rock progressif amateur de labyrinthes harmoniques, le tout saupoudrés de récits psychédéliques. Des histoires où des géants tout droit sortis du moyen-âge croisent des lapins zébrés sautillant dans des champs de fraises colossales. Et tout ça interprété par des musiciens virtuoses qui jonglent avec des riffs complexes, des rythmes imprévisibles et une bonne dose d’humour dans leurs paroles. In the Land of Grey and Pink, troisième album du groupe CARAVAN, se distingue notamment par sa face B occupée dans son intégralité par un mini-opéra instrumental en huit parties. Véritable modèle de complexité harmonique, cette fresque sonore alterne accalmies et tempêtes musicales. L’ensemble déploie une atmosphère à la fois légère et raffinée, portée par des paroles fantasques et absurdes, mais interprétées avec une virtuosité indéniable. Ce morceau, intitulé Nine Feet Underground, demeure un chef-d’œuvre rarement égalé dans ce registre. L’architecture du morceau s’appuie sur une trame pop portée par la basse fluide et dynamique de Richard Sinclair. Celle-ci instaure un dialogue permanent avec le clavier et la guitare tout en empruntant au jazz, notamment à travers des passages en "walking bass". Ce choix insuffle à la composition une impression de mouvement ininterrompu jusque dans ses instants les plus contemplatifs. Plus encore, Sinclair fait réagir son instrument aux envolées du clavier comme aux solos de guitare, donnant naissance à une véritable conversation musicale (l’une des signatures les plus emblématiques de l’école de Canterbury). Les paroles, elles, s’apparentent à une exploration poétique de la perception, de l’amour et de la mémoire. Écrits en plusieurs étapes, les textes visent à composer une suite cohérente, découpée en sections interconnectées qui s’emboîtent comme les pièces d’un puzzle musical. De l'autre côté, la face A s’ouvre sur Golf Girl et son intro au trombone flegmatique auquel réponds la flûte euphorique de Jimmy Hastings. Un morceau enchanteur où le narrateur croise par un jour de pluie une jeune femme vendant biscuits et thé sur un terrain de golf. Courte et aérienne, la chanson déploie une douceur tendre et un humour décalé, entre naïveté feinte et sophistication subtile. Une parenthèse légère qui contraste avec la complexité habituellement tissée par le quatuor de Canterbury. La richesse de l’album ne s’arrête pas à ses premiers instants. Winter Wines’ ouvre sur une atmosphère pastorale et folk, portée par l’entrelacement délicat des claviers, de la guitare et du chant, qui se fondent dans des harmonies d’une grande douceur. Avec Love to Love You, le groupe retrouve une légèreté insouciante, évoquant avec malice le côté pop et décalé propre à la scène de Canterbury (là où EMERSON, LAKE & PALMER ou GENESIS du coté de Londres nourrissaient leur composition d'une technicité plus grave). Quant à In the Land of Grey and Pink, pièce maîtresse chaloupée et vaporeuse, elle déploie une succession d’interventions instrumentales où chaque motif s’imbriquent pour guider l’auditeur dans une pérégrination aussi émouvante qu’inattendue. A noter la production de David Hitchcock qui a apporté à In the Land of Grey and Pink une direction artistique solide et un son équilibré qui ont transformé les idées de CARAVAN en un album emblématique et cohérent. La pochette, signée par l’artiste canadienne Anne Marie Anderson, vient prolonger l’expérience. Ses traits délicats et oniriques épousent l’univers du groupe comme une seconde peau, invitant l’œil avant même que l’oreille ne s’ouvre. Alors, il ne reste qu’à fermer les paupières et se laisser glisser dans ce voyage musical : un souffle d’été sur les collines anglaises, la chaleur d’une herbe haute un après-midi alangui, ou l’éclat rougeoyant d’un champ de coquelicots qui s’ouvre comme une porte vers un monde parallèle. Dans cet espace suspendu, entre rêve et réalité, CARAVAN dessine une cartographie imaginaire qui n’aurait pas déplu à Tolkien.


Fiche technique :

Enregistrement : Novembre 1970 à Janvier 1971
Studios : Decca et AIR - Londres 
Sortie : 8 Avril 1971
Durée : 43.23
Genre : Rock
Style : Rock progressif 
Producteur : David Hitchcock 
Ingénieur du son : David Grinstead, John Punter
Label : Deram

Pye Hastings : guitare, chant
Richard Sinclair : basse, chant
David Sinclair : orgue, piano, clavecin
Richard Coughlan : batterie, percussions
Jimmy Hastings : flûte, saxophone, clarinette

Face A

- Golf Girl (R.Sinclair)
- Winter Wine (D.Sinclair - R.Sinclair) 
- Love to Love You – (Hastings)
- In the land of grey and pink (R.Sinclair)

Face B

- Nine Feet Underground (D.Sinclair)


Commentaires

  1. Toujours eu un peu de mal avec Caravan mais qu'elle claque lorsque j'ai découvert ce Nine feet underground !! Un pur bonheur musical jamais égalé

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  2. Honnêtement, je peux comprendre que tu es du mal avec Caravan. Le ton un peu trop pastoral, désinvolte voir "gentillet" de leurs compositions peut donner l'impression que leur musique manque de puissance. Mais comme tu le dis, "Nine Feet Underground" est un morceau qui à lui seul justifie l'achat de cet album. Et je ne parle pas de la pochette que je trouve magnifique. A très bientôt j'espère pour un nouveau commentaire.

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