Herbie Hancock - Inventions & Dimensions



Herbie Hancock – Inventions & Dimensions (1964) 
L'expérimentation en majesté

Inventions & Dimensions n’est sans doute pas l’album le plus populaire d’Herbie Hancock sur le label Blue Note, mais il demeure l’un de ses plus avant-gardistes. Enregistré le 30 août 1963 au mythique Van Gelder Studio, ce troisième disque en tant que leader témoigne déjà de la volonté du pianiste alors âgé de 23 ans  d’explorer les frontières du jazz. Une démarche qui traversera toute son impressionnante carrière, s’étendant sur plus de soixante ans sans jamais céder à la facilité. En se penchant sur la pochette, le ton est donné : on y voit un jeune Herbie Hancock, bras croisés, campé au milieu d’une rue new-yorkaise déserte (East 41st Street), photographié par Francis Wolff puis mis en valeur par le graphiste Reid Miles. Retouchée dans un ton jaune sépia, l’image évoque une atmosphère futuriste : le musicien semble surgir d’une cité vidée de ses habitants, tel un survivant solitaire. Une vision qui résonne avec l’audace de la musique qu’elle illustre.
Après deux premiers albums marqués par un hard bop moderniste (dont le succès immédiat de Watermelon Man), Hancock s’entoure ici de musiciens capables d’ouvrir son univers vers d’autres horizons : Willie Bobo à la batterie, Osvaldo "Chihuahua" Martínez aux percussions et le contrebassiste Paul Chambers, pilier rythmique issu des plus grandes formations de l’époque. Mais loin d’imposer des règles strictes, le pianiste laisse libre cours à l’improvisation. Comme il l’explique lui-même dans une note figurant au dos de la pochette :
« On s’attend à ce qu’il y ait des accords sur lesquels baser ses improvisations, que la contrebasse joue en walking et que la musique se développe en 4/4. Pour cet enregistrement, j’ai demandé aux musiciens d’abandonner toute idée préconçue. J’ai donné seulement quelques règles différentes pour chaque morceau. Paul Chambers a parfois joué en walking, mais uniquement parce qu’il en avait envie. Rien n’était imposé. À l’exception de Mimosa, aucun des morceaux n’avait d’accords fixes ni de mélodie prédéfinie. »
Résultat : un album où le piano mène le jeu, tour à tour vif, percussif ou méditatif, tandis que percussions et contrebasse gravitent autour avec une énergie hypnotique. Seul Mimosa adopte une structure mélodique identifiable ; tout le reste relève d’une pure expérimentation rythmique et harmonique.
Sur Succotash, Hancock improvise sans plan préétabli, laissant Chambers et Martínez développer une trame quasi caribéenne où le guiro apporte une touche d’exotisme. Triangle s’appuie sur un blues lent en apparence classique, bientôt bousculé par les percussions qui injectent un groove déroutant. Jack Rabbit, nerveux et vaudou, précède Jump Ahead, final incandescent où l’improvisation prend toute son ampleur. Mais c’est bien Mimosa qui reste le morceau phare. Ses notes de piano délicates s’entrelacent avec les bongos obsédants de Martínez et la contrebasse subtile de Chambers. Hancock lui-même confia que le morceau devait son titre à la sonorité qui lui rappelait « les fleurs de mimosa ». Écrit à partir d’accords travaillés lors de ses débuts avec Miles Davis, il constitue le seul véritable thème de l’album.
Avec Inventions & Dimensions, Herbie Hancock ose un geste radical : abolir les conventions du hard bop pour s’aventurer sur un territoire sonore inexploré. Alfred Lion, fondateur de Blue Note, lui accorde une liberté totale, et l’intuition s’avère juste. Plus de soixante ans après, ce disque singulier reste une œuvre incontournable, à la fois marqué par les rythmes afro-latins sans être complètement du jazz latin, ancré dans le hard bop tout en le dépassant. Un joyau rare, précieux pour quiconque accepte l’invitation à ce voyage expérimental.


Fiche technique:

Enregistrement : 30 août 1963
Studio : Van Gelder Studio (Englewood, New Jersey) 
Sortie : 1964
Durée : 39.49
Genre : Jazz
Style : Modal jazz, Post-Bop
Producteur : Alfred Lion
Ingénieur du son : Rudy Van Gelder
Label : Blue Note Records

Herbie Hancock : piano
Paul Chambres : basse
Willie Bobo : batterie, Timbales
Oswaldo "Chihuahua" Martinez : Percussions 

Face A

- Succotash (Hancock)
- Triangle (Hancock)

Face B

- Jack Rabbit (Hancock)
- Mimosa (Hancock)
- A Jump Ahead (Hancock)














  



Commentaires

  1. Merci de nous faire redécouvrir les classiques du jazz

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  2. Avec plaisir Agnès. J'aime tous les genres de musique (enfin presque) mais le jazz reste assurément celui que j'écoute régulièrement. Je t'invite à découvrir cet album si tu ne le connais pas déjà. Herbie Hancock n'est jamais tombé dans la facilité et cette œuvre n'échappe pas à la règle.

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