Wayne Shorter - Juju

  


Whayne Shorter - Juju (1965)
L'affranchissement d'un disciple 

Nous sommes en 1964. Le jazz modal est à son apogée. Né à la fin des années 1950, ce courant privilégie l’utilisation de gammes plutôt que d’accords, offrant aux musiciens une liberté nouvelle dans l’art de l’improvisation. Cette approche, parfois teintée de sonorités orientales, tropicales ou blues, doit beaucoup à MILES DAVIS et JOHN COLTRANE. Si tous deux en furent des figures majeures, l’honneur revient surtout à Davis avec son chef-d’œuvre intemporel Kind of Blue (1959). Dans son sillage, des musiciens comme HERBIE HANCOCK ou WAYNE SHORTER s’imposent progressivement. Leur point commun ? Tous ont travaillé aux côtés de Miles. Enregistré le 3 août 1964 au studio Van Gelder, installé depuis 1959 à Englewood Cliffs (New Jersey), Juju valut à WAYNE SHORTER des critiques pointant une trop forte ressemblance avec le jeu de Coltrane. Pourtant, si leurs gammes semblent proches, l’album révèle une personnalité propre, façonnée par une volonté collective : celle de musiciens habitués à jouer avec Coltrane mais désireux d’ouvrir de nouvelles voies. Certes, Shorter a été profondément marqué par son aîné, mais sur Juju, son style se fait plus aventureux : phrases virulentes, attaques plus agressives, volonté manifeste de s’émanciper de celui qui fut son « père spirituel ». Ce travail d’affranchissement avait déjà commencé sur Night Dreamer (1964), mais Juju franchit un cap. Déterminé à s’affirmer, Shorter choisit cette fois de rester le seul instrument à vent du quartet, là où Night Dreamer comptait aussi la trompette de LEE MORGAN. À ses côtés, on retrouve un trio de haut vol : Elvin Jones à la batterie, Reggie Workman à la contrebasse et McCoy Tyner au piano. Ce dernier, par son jeu puissant et lyrique, apporte une dynamique essentielle à l’album. Le morceau d’ouverture, Juju, écrit en s’inspirant de rites africains et vaudous, plante d’emblée le décor : Tyner impose un jeu tourbillonnant et exotique, tandis que le saxophone de Shorter déroule des phrases hypnotiques, soutenu par une section rythmique d’une précision implacable. Dès ce premier titre, les talents de compositeur de Shorter éclatent au grand jour. Deluge, au tempo vif et sensuel traduit quant à lui la vision adulte d’un passage biblique étudié par Shorter dans son enfance. Le saxophoniste y oppose ses solos, parfois provocateurs, à l’autorité de Tyner pendant que Workman assure une assise solide. Plus classique, House of Jade se rapproche de l’univers coltranien : un morceau agréable mais jugé plus monotone, malgré une fin plus inspirée. Avec Mahjong, Elvin Jones brille particulièrement, ouvrant ce qui reste sans doute l’un des sommets de l’album. Tyner y impose encore sa marque, tandis que Shorter s’élève dans des envolées quasi célestes. Yes or No, typique du post-bop et du hard bop, témoigne de l’héritage direct du quartet de Coltrane, au point que l’on croirait parfois entendre une seule voix collective. Enfin, Twelve More Bars to Go clôt l’album avec énergie : le saxophone, tour à tour romantique et bluesy, se marie aux fulgurances rythmiques d’Elvin Jones pour un final éblouissant. Le succès de Juju tient à cette exploration profonde de la créativité que permet le jazz modal. Porté par une atmosphère étrange et envoûtante, l’album demeure l’une des grandes réussites des années 1960. Pour Shorter, il marque surtout une étape décisive : celle où il se débarrasse de l’étiquette de disciple pour affirmer sa propre identité. 1964 restera ainsi une année charnière : elle l’affranchit de son rôle au sein des JAZZ MESSENGERS d’ART BLAKEY où il évoluait encore dans l’ombre de Lee Morgan ou Bobby Timmons, tout en confirmant son indépendance vis-à-vis de Coltrane. Après trois albums solo chez Vee Jay Records puis Night Dreamer, son premier chez Blue Note, Juju propulse WAYNE SHORTER dans la cour des grands. Il y sculpte enfin une voix singulière, entrant pour de bon dans la légende du jazz.


Fiche techniques :
Enregistrement : 03 aout 1964
Studio : Van Gelder Studio (Englewood Cliffs, New Jersey) 
Sortie : juillet 1965
Durée : 42.07
Genre : Jazz
Style : Post-Bop, Hard-Bop, Jazz Modal
Producteur : Alfred Lion
Ingénieur du son : Rudy Van Gelder
Label : Blue Note Records

Wayne Shorter : saxophone
McCoy Tyner : piano
Reggie Workman : contrebasse
Elvin Jones : batterie

Face 1  

- Juju (Shorter)
- Deluge (Shorter)
- House of Jade (Shorter)

Face 2 

- Mahjong (Shorter)
- Yes or No (Shorter)
-Twelve more Bars to go (Shorter)





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