Yes - Close to the Edge
Yes - Close to the Edge (1972)
Aux sommets du rock progressif
Bill Bruford, batteur érudit et perfectionniste, comparait l’enregistrement de Close to the Edge à l’ascension du mont Everest. Une épreuve de haute altitude, harassante, presque spirituelle. Travailler avec les autres membres de YES relevait alors du marathon créatif. Il parlera plus tard d’un processus tortueux, étouffant, où la quête de perfection finissait par tuer la spontanéité. Insatisfait par la direction musicale du groupe (trop diatonique, trop verrouillée à son goût), Bruford quittera le navire à la fin de l’enregistrement pour rejoindre KING CRIMSONS, là où l’improvisation et la liberté jazzy pouvaient enfin respirer. Fragile (1971), l’album précédent, oscillait entre classicisme, jazz et folk, une élégante mosaïque. Mais Close to the Edge pousse cette ambition à son paroxysme. Les compositions gagnent en organicité, les transitions en fluidité, et l’ensemble, malgré les tensions internes, atteint une cohérence nouvelle. Anderson et Howe semblent seuls à percevoir la destination finale de cette odyssée sonore, tandis que les autres tâtonnent dans la brume. L’enregistrement, d’une complexité folle, s’étire sur des semaines. Jon Anderson et Steve Howe, insomniaques du son, traquent la moindre dissonance, enchaînant parfois vingt-quatre heures d’affilée derrière les consoles. Eddie Offord, le producteur, s’endort un soir sur la table de mixage, vaincu par l’intensité des sessions. Les arrangements sont si denses que le groupe en oublie parfois les accords du lendemain. La face A du disque est monopolisée par le morceau-titre : Close to the Edge. Dix-huit minutes d’architecture progressive, bâtie par collages successifs, comme un puzzle musical dont chaque note serait une pièce d’orfèvrerie. Inspirée du Boléro de Ravel dans sa montée en tension continue, la pièce est enregistrée sur près de deux mois. Sa structure volontairement chaotique juxtapose sections éclatées, envolées liturgiques et plages de calme suspendu. Bruford, en quête d’angles nouveaux, enregistre des dizaines de prises, souvent à contretemps, parfois sur des rythmes asymétriques. Pour sculpter une continuité dans ce maelström, Chris Squire et Rick Wakeman empilent couches de basse et d’orgue comme des strates géologiques. L’introduction, peuplée de chants d’oiseaux et du murmure d’un ruisseau, symbolise le cycle éternel : naissance, mort, renaissance. Des semaines de mixage seront nécessaires pour que ce chaos organisé devienne lumière.
Avec And You and I, le groupe respire enfin. Steve Howe écrit ce morceau sur une guitare douze cordes : un folk pastoral et spirituel, une parenthèse d’air pur après la tempête. L’enregistrement, fluide, révèle un YES en parfaite symbiose.
Enfin, Siberian Khatru, dernier acte du triptyque, s’ouvre sur un riff acéré signé Howe. Plus rock dans sa charpente, il garde pourtant cette liberté jazz que Bruford insuffle jusqu’à son dernier jour dans le groupe. Le solo final, fulgurant, referme le disque sur une note d’exaltation pure. Mais derrière la virtuosité, la fatigue est palpable : le mixage s’étirera sur plusieurs mois, et Bruford, usé, s’en ira. Alan White prendra sa place pour la tournée mondiale qui suivra. À sa sortie, la critique se déchire : trop alambiqué pour certains, trop ambitieux pour d’autres. Pourtant, Close to the Edge s’impose avec le temps comme l’un des sommets absolus du rock progressif. Écouter Close to the Edge, c’est entrer dans une forêt sonore, dense et déroutante. On s’y perd, on trébuche, on tourne en rond. Mais si l’on persiste, si l’on trouve la clairière au bout du sentier, alors cette forêt révèle un paysage d’une beauté vertigineuse. Ce que l’on prenait pour un dédale de sons devient révélation : le chaos se fait harmonie, et l’auditeur découvre, quelque part au fond de lui, le mélomane exigeant qui dormait encore.
Fiche technique :
Enregistrement : Février à Juin 1972
Studio : Advisions Studios (Londres)
Sortie : 13 Septembre 1972 (UK) - 27 Septembre 1972 (US)
Durée : 37.45
Genre : Rock
Style : Rock progressif
Producteur : Eddie Offord et Yes
Ingénieur du son : Eddie Offord
Label : Atlantic Record
Jon Anderson : Chant principal, percussions légères
Steve Howe : Guitares électriques et acoustiques
Rick Wakeman : Orgue Hammond, mellotron, synthétiseur Moog, piano, orgue d’église
Chris Squire : basse
Bill Bruford : batterie, percussions
Face A
- Close to the Edge (Anderson, Howe)
(Divisée en quatre parties : “The Solid Time of Change”, “Total Mass Retain”, “I Get Up I Get Down”, “Seasons of Man”)
Face B :
- And You and I (Anderson, Howe, Wakeman)
(Divisée en quatre sections : “Cord of Life”, “Eclipse”, “The Preacher the Teacher”, “Apocalypse”)
- Siberian Khatru (Anderson, Howe, Wakeman)

Un must de la musique prog au même titre que Selling england de Genesis
RépondreSupprimerEffectivement la comparaison est justifiée et je ne vais justement pas tarder à poster ma critique de "Selling England by the Pound". L' enregistrement de "Close to the Edge", comme je l'explique, s'est fait dans une ambiance tendue entre les membres du groupe qui finiront épuisés. Quelle était l'ambiance en studio et comment s'est déroulé la réalisation du 5e album de Genesis...à très bientôt pour le savoir et un grand merci pour ton commentaire.
Supprimer