Love - Forever Changes

Love - Forever Changes (1967)
Les grands oubliés de la fin des sixties


Un testament musical 

Sorti en 1967, Forever Changes est un disque à double tranchant : étourdissant dans sa grâce psychédélique, mais traversé d’une tension latente, presque inquiétante, comme un écho direct à ce que devient la Californie à l’orée de la fin des sixties. Une ville qui danse en plein soleil le jour, mais où, la nuit tombée, flottent déjà des relents de paranoïa, de peur sociale et de violence à venir.
Arthur Lee, chanteur et cerveau de Love, compose alors persuadé (rongé par les excès et une intuition presque morbide) que ses jours sont comptés. Il aborde Forever Changes comme une œuvre-testament, un disque qui regarde la mort dans les yeux tout en serrant encore l’idée d’espoir entre les doigts.

L’album se nourrit de cette tension. Sombre, parfois oppressant, il est pourtant traversé de clartés obstinées, de fulgurances lumineuses qui respirent encore l’utopie hippie. C’est précisément ce dialogue permanent entre lumière et ombre qui fait de Forever Changes un chef-d’œuvre hanté.

Dans You Set the Scene, Lee chante une solitude glacée "complètement seul jusqu’aux os", comme si ses pas résonnaient dans un Los Angeles déserté. Live and Let Live laisse filtrer la même angoisse existentielle "parfois ma vie est effrayante, je ne sais pas si je vis ou si ma vie a un sens". Et pourtant, ailleurs, l’horizon s’ouvre encore : Bummer in the Summer joue la bravade, comme une tentative de se convaincre que le présent peut suffire, même quand tout vacille autour.

Un enregistrement sous tension

Lorsque Love entre au Sunset Sound Recorders de Hollywood, le groupe est déjà fragilisé. Connu sur la scène rock de Los Angeles, mais miné par les addictions, les tensions internes et un manque flagrant de discipline, le quintette peine à fonctionner. Arthur Lee, convaincu que le temps lui est compté, aborde ces sessions comme une urgence absolue.

Malgré des compositions très fortes signées Lee et Bryan MacLean, les musiciens n’arrivent pas à jouer correctement. Le producteur Bruce Botnick fait alors appel aux légendaires musiciens de session du Wrecking Crew pour enregistrer deux titres, Andmoreagain et The Daily Planet. Un électrochoc. Piqués dans leur orgueil, les membres de Love se ressaisissent et se remettent à jouer avec une précision qu’on ne leur connaissait plus.

De ce chaos naît un album somptueux : un rock folk psychédélique, traversé de cordes et de cuivres sophistiqués qui lui donnent une teinte presque baroque. Et au-dessus plane l’atmosphère lourde d’un été 1967 où les illusions californiennes commencent à se craqueler. Les textes de Lee, visionnaires, anticipent la désillusion et les fractures d’un pays en perte de repères.

La face A s’ouvre sur Alone Again Or, élégante pièce chantée par MacLean, dont les arrangements du Wrecking Crew donnent une texture cristalline. A House Is Not a Motel flirte avec un rock vif et ciselé, porté par la voix mystique de Lee et le solo incandescent de Johnny Echols. Andmoreagain se fait ballade feutrée, tandis que The Daily Planet s’envole sur sa section de cuivres impeccable.

Plus loin, Bummer in the Summer ou Maybe the People Should Be the Times or Between Clark and Hilldale réinjectent une énergie euphorique, grooveuse, comme un dernier éclat de la vie nocturne d’un Los Angeles qui danse encore avant la tempête.

L’héritage

À sa sortie, Forever Changes passe presque inaperçu, écrasé par une année discographique monstrueuse, celle du premier album des Doors ou du Sgt. Pepper’s des Beatles pour ne citer qu'eux. Ce n’est que plus tard qu’il deviendra culte, considéré comme l’un des plus grands albums de tous les temps, jusqu’à figurer parmi les 1001 albums à écouter avant de mourir. 

Le destin du groupe, lui, se délite. Miné par les drogues dures, Love est incapable de partir en tournée pour défendre l’album. Arthur Lee sombre progressivement. En 1995, il est condamné à douze ans de prison pour usage d’arme à feu. Libéré en 2001, il remontera régulièrement sur scène, avant de s’éteindre en 2006, emporté par une leucémie.

Forever Changes, malgré sa relative confidentialité auprès du grand public, reste un monument. Un disque dont on cherche en vain les défauts. Et si, cinquante-huit ans après, votre regard croise un jour cette pochette éclatante et étrange, n’hésitez pas : écoutez-le.
Sans emphase inutile mais avec une conviction intacte, Forever Changes est une œuvre sublime, intemporelle, l’un des disques les plus envoûtants et les plus sombres de la musique psychédélique.


Fiche technique : 

Date d’enregistrement : 9 juin – 25 septembre 1967 
Studios : Sunset Sound Recorders (Hollywood, Californie) 
Sortie : 1 novembre 1967 
Durée : 42.05
Genre : Rock 
Style : Rock psychédélique, baroque pop, folk-rock 
Producteur : Arthur Lee - Bruce Botnick 
Ingénieur du son : Bruce Botnick 
Label : Elektra Records 

Musiciens :

Arthur Lee : guitare, chant 
Bryan MacLean : guitare, chant 
Johnny Echols : guitare 
Ken Forssi : basse 
Michael Stuart-Ware : batterie, percussions, chant 

Musiciens additionnels :

Carol Kaye : basse (sur Andmoreagain et The Daily Planet) 
Don Randi : claviers (sur Andmoreagain & The Daily Planet), piano (sur Old Man & Bummer in the Summer), clavecin (sur The Red Telephone) 
Billy Strange : guitare électrique (sur Andmoreagain et The Daily Planet) 
Hal Blaine : batterie (sur Andmoreagain et The Daily Planet) 
Neil Young : arrangement (sur The Daily Planet) 
David Angel : arrangeur, orchestre (cordes & cuivres) 
Robert Barene, Arnold Belnick, James Getzoff, Marshall Sosson, Darrel Terwilliger : violons 
Norman Botnick : alto 
Jesse Ehrlich : violoncelle 
Chuck Berghofer : contrebasse à cordes 
Bud Brisbois, Roy Caton, Ollie Mitchell : trompettes 
Richard Leith : trombone 

Face A

1. Alone Again Or (Bryan MacLean)
2. A House Is Not a Motel (Arthur Lee)
3. Andmoreagain (Arthur Lee)
4. The Daily Planet (Arthur Lee)
5. Old Man (Bryan MacLean)
6. The Red Telephone (Arthur Lee)

Face B

1. Maybe the People Would Be the Times or Between Clark and Hilldale (Arthur Lee)
2. Live and Let Live (Arthur Lee)
3. The Good Humor Man He Sees Everything Like This (Arthur Lee)
4. Bummer in the Summer (Arthur Lee)
5. You Set the Scene (Arthur Lee)


Commentaires

  1. Écouté mainte et mainte fois et y découvrir toujours un détail musical et un son .ce Disque fait partie du top 10 de mes vinyls

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  2. Je l'ai réécouter dans le cadre de ma critique et c'est exactement la réflexion que je me suis fait. J'ai mis le volume un peu haut (c'est mon habitude) et je me suis dit "je n'avais jamais remarqué comme le son de cet album est génial malgré ses 58 ans". Je considère également que si je ne devais conserver que 10 albums de ma collection, il en ferait assurément parti. Merci Beaucoup pour ton commentaire et à bientôt sur Vinyl Blossom.

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  3. Encore une belle découverte !
    Le titre old man (5) m’a particulièrement plu
    Le premier titre alone again aussi
    (Hispanisant limite flamenco fusion)
    Bref merci !

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  4. Bonjour Sylviane,
    Quel plaisir de voir que vous suivez mes publications avec intérêt. Effectivement "Old Man" est une belle balade. Quant à "Alone Again Or" c'est un titre qui me donne des frissons, particulièrement quand ce passage joué à la trompette arrive. Et c'est exact que cela a un coté hispanique, voir mariachi mais dans son ensemble, ce disque est fabuleux. A très vite pour ma prochaine critique qui paraitra ce Week End.

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