Pink Floyd - Atom Heart Mother
Pink Floyd - Atom Heart Mother (1970)
Lulubelle III
L’après Syd Barrett
Avant-gardiste dans l’âme, Atom Heart Mother débarque dans les bacs britanniques à l’automne 1970. Cinquième opus des Pink Floyd, l’album fait office de véritable pivot entre la période où le groupe se cherchait encore une identité et les années à venir, foisonnantes et décisives sur le plan musical.
David Gilmour, solidement ancré dans la formation depuis A Saucerful of Secrets, s’affirme ici comme un guitariste à part. Sa Stratocaster gagne en lyrisme, ses solos prennent de l’ampleur : il commence à esquisser le style qui fera bientôt sa signature.
De son côté, Roger Waters impose peu à peu sa vision. Son tempérament, son sens du concept et son écriture affirment leur emprise, sans heurts majeurs… pour le moment.
Les Floyd glissent alors doucement du psychédélisme vers un rock plus progressif. Ils osent les structures longues, les atmosphères orchestrales, les idées conceptuelles. Atom Heart Mother, notamment sa face A, devient une étape quasi symphonique. À force d’expérimenter avec les tables de mixage et de passer des nuits à tordre des sons dans les couloirs d’Abbey Road, le groupe se forge une véritable expertise de studio.
La construction de l’album
Au tout début des seventies, les Pink Floyds sont à la croisée des chemins. Dans un Londres encore fumant des révolutions culturelles de la fin des sixties, ils cherchent une nouvelle voie. Ils jouent beaucoup en concert des pièces longues, tentent, expérimentent, bricolent. Ils savent ce qu’ils ne veulent plus faire, mais pas encore ce qu’ils veulent devenir.
L’idée de marier un orchestre et un chœur au groupe vient de Ron Geesin, leur ingénieur et collaborateur aussi brillant qu’excentrique. C’est lui qui écrira la plupart des arrangements orchestraux, imposant de la cohérence dans un projet dont les contours sont encore très flous.
L’enregistrement, lui, est chaotique. Chacun avance dans l’incertitude. Le morceau-titre évolue au fil des séances, se transforme, se renverse, se réécrit. Gilmour, Waters, Wright et Mason posent d’abord une base instrumentale. Geesin, de son côté, s’attelle à composer les partitions pour orchestre, cors, cuivres et chœurs… souvent sans les musiciens, tant la communication est compliquée.
Le London Philharmonic Orchestra est recruté, mais l’accueil est glacial : certains musiciens trouvent les partitions trop modernes, d’autres les jugent étranges. L’atmosphère est tendue, presque hostile.
La face A s’ouvrent donc sur des cuivres qui s’accordent comme dans un capharnaüm pré-concert ; les Floyd ont du mal à s’y frayer un chemin. Mais Geesin veille et finit par assembler patiemment ce puzzle sonore déroutant sur l'ensemble de la première face. Il s'agit du titre qui donne son nom à l'album, Atom Heart Mother, fresque épique qui se déploie en six mouvements, mêlant symphonie, atmosphères planantes, incursions rock et retours orchestraux massifs.
La face B, elle, se montre plus accessible, presque apaisée après le tumulte du morceau-titre.
If, ballade folk signée Waters, intime et dépouillée, sert de respiration.
Summer ’68, menée par le piano de Wright, prend des airs jazzy aux couleurs hippies.
Fat Old Sun dévoile un Gilmour pastoral, entre douceur bucolique et envolées de guitare en overdub.
Enfin, Alan’s Psychedelic Breakfast avec ses sons de friture, d’eau qui coule, de grille-pain, mêlés à des passages instrumentaux annonce les expérimentations sonores à venir. Le groupe poussera ce goût du réel enregistré bien plus loin dans des titres comme Money ou Time.
Et le bovin dans tout ça ?
Quel rapport entre Atom Heart Mother et cette vache placide baptisée Lulubelle III ? Aucun.
L’idée vient de Storm Thorgerson, du studio Hipgnosis, orfèvre des pochettes mythiques (Led Zeppelin, Genesis, AC/DC…). Il propose une image volontairement anti-concept, presque absurde, pour dérouter le public. Une vache, parce que cela ne signifie rien. Parce que c’est à l’opposé des codes rock de l’époque. Parce que l’incompréhensible attire le regard.
Les Floyd adorent, à une condition : que ni leur nom ni celui de l’album ne figurent sur la pochette. Une audace qui sera balayée par plusieurs rééditions françaises et canadiennes.
Des années plus tard, Gilmour confiera : « J’ai réécouté cet album récemment… Mon dieu, c’est de la daube. Probablement notre pire travail. »
Waters n’en dira pas moins.
Mais le public, lui, a tranché depuis longtemps : Atom Heart Mother reste une œuvre essentielle de leur parcours, fragile mais audacieux, témoin d’un groupe encore hésitant mais déjà visionnaire.
Quant à Lulubelle III, elle n’aura jamais touché un centime pour son droit à l’image.
Fiche technique :
Date d’enregistrement : Mai à Août 1970
Studios : Abbey Road Studios (Londres), ainsi que des sessions à EMI Studios
Sortie : 2 octobre 1970 (Royaume-Uni) - 10 octobre 1970 (États-Unis)
Durée : 52.41
Genre : Rock
Style : Rock symphonique, rock progressif expérimental, psychédélique
Producteur : Pink Floyd
Ingénieur du son : Alan Parsons (assisté de Peter Bown)
Label : Harvest Records (Royaume-Uni) / Capitol Records (États-Unis)
Musiciens :
David Gilmour : guitare, chant
Roger Waters : basse, chant
Richard Wright : claviers, chant
Nick Mason : batterie, percussions
Musiciens additionnel :
Ron Geesin : arrangements orchestraux et choraux, co-composition de la suite Atom Heart Mother
John Aldiss Choir : chœur
Philip Jones Brass Ensemble : ensemble de cuivres
Hafliði Hallgrímsson : violoncelle solo sur la suite
Face A
1. Atom Heart Mother (Gilmour – Waters – Wright – Mason – Geesin)
(Suite en six mouvements : “Father’s Shout”, “Breast Milky”, “Mother Fore”, “Funky Dung”, “Mind Your Throats Please”, “Remergence”)
Face B
1. If (Waters)
2. Summer ’68 (Wright)
3. Fat Old Sun (Gilmour)
4. Alan’s Psychedelic Breakfast (Gilmour – Waters – Wright – Mason)
Et ils trouvent vraiment que c'est de la merde cet album avec le recul ? 😅
RépondreSupprimerIls sont pas un peu exigeants?
Oui ça peut paraître incompréhensible mais la déclaration date de 2001. Avec le temps ils ont peut-être changé d'avis. Je pense que l'enregistrement a du leur être si pénible qu'ils en tirent cette étrange conclusion. Ou bien question d'égo. En gros "on est si bon que même lorsque l'on fait de la daube c'est excellent". Merci pour avoir lu mon article et au plaisir de te revoir sur Vinyl Blossom.
RépondreSupprimer