The Rolling Stones - Exile On Main St.

The Rolling Stones – Exile On Main St. (1972)
Du delta du Mississippi aux rives de la Méditerranée


L’exil fiscal

S’il fallait capturer l’âme des Rolling Stones dans un seul disque, c’est dans Exile on Main St. qu’on plongerait les mains. Un double album chargé d’électricité et de décadence, où la moiteur du blues se mêle au rock’n’roll le plus cru, à la country poussiéreuse avec des éclats de gospel étincelant. Rien n’est propre, rien n’est lissé : tout y est brut, sale, viscéral. L’œuvre ressemble plus à un manuscrit taché de bourbon qu’à un produit fini et c’est précisément pour ça qu’elle est essentielle.

Début des années 70 : les Stones dominent le monde, mais titubent dans un chaos total. En Angleterre, leurs problèmes fiscaux deviennent monstrueux. Le gouvernement, excédé par les frasques et l’apologie assumée des paradis chimiques, rêve de leur tomber dessus. L’exil n’est plus un caprice : c’est une nécessité stratégique pour sauver leurs finances… et leur liberté.
Ils viennent aussi de se séparer de leur manager Allen Klein. Alors ils fuient. Direction la terre d’accueil des rockstars en cavale : la France. Plus précisément la Côte d’Azur, où Keith Richards loue la villa Nellcôte, un manoir Belle Époque perché à Villefranche-sur-Mer.

Au printemps 1971, juste après le « Farewell UK Tour » (les Stones devaient quitter le territoire avant le 5 avril pour éviter une imposition écrasante), Keith s’installe à Nellcôte avec Anita Pallenberg et leur fils. Les autres Stones se dispersent entre des hôtels et des villas de la Riviera, mais c’est dans ce manoir labyrinthique qu’ils se retrouvent pour enregistrer l’essentiel d’Exile.
Dans les sous-sols (anciens locaux réquisitionnés par la Gestapo durant la Seconde Guerre mondiale), un studio improvisé prend forme. À l’extérieur, le camion-studio 16 pistes d’Island Records accueille les bandes. On relie tout ça avec des câbles qui courent dans les escaliers, et la magie (et la pagaille) peut commencer.

Entre l’été et l’automne 1971, une large partie des morceaux naît dans ce capharnaüm nocturne, avec un line-up changeant d’un soir à l’autre. Nicky Hopkins, Billy Preston, Ian Steewart, Jimmy Miller et d’autres satellites graviteront autour de cette planète Stones en surchauffe.

Nellcôte : le roman noir du rock’n’roll

Vue de l’extérieur, Nellcôte est un paradis méditerranéen, baigné de soleil et entouré de palmiers. Mais dans les sous-sols, c’est une fournaise humide où les amplis grésillent, où l’électricité saute sans prévenir et où les guitares se désaccordent comme si elles souffraient de fièvre tropicale. De ce désordre permanent va naître le son d’Exile : un groove trouble, un brouillard sonore, une chaleur moite qui s’imprime sur la bande comme une sueur acide, comme si un vaudou de la Nouvelle Orleans s'était invité à la fête.

Keith, à l’époque enfoncé jusqu’au cou dans l’héroïne, vit à contre-jour. Il se lève au crépuscule, ce qui oblige les sessions à se dérouler à la nuit tombée (quand le reste du groupe parvient à le rejoindre, ce qui n’est pas toujours gagné).
La villa devient rapidement une ruche décadente où défilent amis, parasites, musiciens, dealers, enfants des uns et des autres, trafiquants de passage et exilés fiscaux. Une communauté sauvage, oscillant entre utopie hippie et roman noir. Les dîners s’éternisent, les bouteilles s’empilent, et la musique ne s’arrête jamais. Les voisins, eux, sont au bord de l’implosion.

Les tensions entre Mick Jagger et Keith Richards s’intensifient. Jagger, fraîchement marié et bien plus posé, traîne davantage entre Monaco et la jet set que dans les caves suffocantes de la villa. Il veut avancer, mixer, structurer. Keith, lui, est inspiré, libre, incontrôlable, et profondément attaché à Nellcôte.

À l’automne, tout s’écroule : perquisitions, vols d’argent et d’instruments, bandes disparues, paranoïa généralisée. Les Stones décampent pour Los Angeles, où ils achèveront le mixage aux Sunset Sound Studios début 1972 (et où Jagger posera enfin la majorité de ses voix).

L’album le plus américain des Stones

Rocks Off ouvre l’album comme une décharge : riff à la sauce "Richards", piano de saloon qui déboule, cuivres en embuscade. Rip This Joint enchaîne à la vitesse d’une locomotive sous amphétamines.
Shake Your Hips, reprise poisseuse du bluesman SLIM HARPO, suinte le bayou et a sans doute influencé La Grange de ZZ TOP.
Tumbling Dice mélange lascivité et groove sudiste. Ventilator Blues colle à la peau comme l’air chaud du Delta.
Stop Breaking Down, autre reprise (Robert Johnson cette fois dont Richard était fan depuis toujours) devient un blues électrique, râpeux et furieux. Sweet Virginia et Torn and Frayed esquissent une country-gospel poussiéreuse mais lumineuse. Les harmonies de Let It Loose touchent à la ferveur religieuse, tandis que Shine a Light apporte une clarté quasi mystique. Keith, lui, livre un Happy euphorique et un Loving Cup aussi cabossé que délicieux. Mention spéciale pour Sweet Black Angel : un folk-blues politique, fragile, trop sous-estimé, qui tranche magnifiquement dans ce chaos électrique.

Tout le reste, les éclats, les improvisations, les moments de grâce ou de flou tisse un tapis de poussière, de Jack Daniels et de sueur. Une cohérence née du désordre, une forme de chaos maîtrisé… ou peut-être pas maîtrisé du tout.

Plus d’un demi-siècle après

À sa sortie, Exile reçoit un accueil tiède : trop long, trop brouillon, trop inégal selon certains critiques. Allen Klein, leur ancien manager, poursuit le groupe en justice, estimant que plusieurs titres avaient été composés lorsqu’ils étaient encore sous contrat avec son label ABKCO.

Il faudra la fin des seventies, et surtout les années 80-90, pour que l’album soit réhabilité. Aujourd’hui, il trône au sommet des classements, indéboulonnable.
Envoûtant, imparfait, malsain, négligé (comme Jagger aimait à le dire), Exile reste un monument où le rock garage rencontre la luxure d'un palais méditerranéen.

Ce n’est ni l’album le plus parfait des Stones, ni le plus propre. Les guitares sonnent parfois comme les amplis à transistors de nos chambres d’adolescents. Mais dès qu’on parle d’excès, de nuits blanches, de rock’n’roll qui transpire la liberté et la perdition, alors oui :
Exile on Main St. est l’essence même du chaos splendide des Rolling Stones.
Une œuvre gravée à jamais dans le marbre du rock'n'roll que l'on espère à jamais immortel.


Fiche technique :

Date d’enregistrement : Entre 1969 et mars 1972 
Studios : Olympic Studios (Londres), chez Mick Jagger à Stargroves, Villa Nellcôte (avec le Rolling Stones Mobile Studio), et Sunset Sound (Los Angeles) 
Sortie : 12 mai 1972 
Durée : 67.07
Genre : Rock & roll, country-blues
Style : Rock, blues, gospel, country, soul
Producteur : Jimmy Miller 
Ingénieur du son : Andy Johns, Glyn Johns, Joe Zagarino (selon certaines sources) 
Label : Rolling Stones Records 

Musiciens : 

Mick Jagger : Chant, guitare acoustique, guitare électrique, harmonica, percussions
Keith Richards : Guitare électrique, guitare acoustique, basse, chant
Charlie Watts : Batterie
Bill Wyman : Basse, orgue (sur certains titres)
Mick Taylor : Guitare électrique, guitare slide, basse (sur certains titres)

Musiciens additionnels

Nicky Hopkins : Piano, orgue, clavecin
Billy Preston : Orgues, piano, clavinet
Jim Price : Trompette, trombone, arrangements de cuivres
Bobby Keys : Saxophone ténor, saxophone baryton
Ian Stewart : Piano, orgue
Al Perkins : Pedal steel guitar
Kathi McDonald : Chœurs
Venetta Fields : Chœurs
Clydie King : Chœurs

Face A

1. Rocks Off (Jagger – Richards) 
2. Rip This Joint (Jagger – Richards) 
3. Shake Your Hips (Slim Harpo) 
4. Casino Boogie (Jagger – Richards) 
5. Tumbling Dice (Jagger – Richards) 

Face B

6. Sweet Virginia (Jagger – Richards) 
7. Torn and Frayed (Jagger – Richards) 
8. Sweet Black Angel (Jagger – Richards) 
9. Loving Cup (Jagger – Richards) 

Face C

10. Happy (Jagger – Richards) 
11. Turd on the Run (Jagger – Richards) 
12. Ventilator Blues (Jagger – Richards – Mick Taylor) 
13. I Just Want to See His Face (Jagger – Richards) 
14. Let It Loose (Jagger – Richards) 

Face D

15. All Down the Line (Jagger – Richards) 
16. Stop Breaking Down (Robert Johnson) 
17. Shine a Light (Jagger – Richards) 
18. Soul Survivor (Jagger – Richards) 













Commentaires

  1. Le contexte autour de cet album est assez surréaliste ! Ça donne envie de le re-écouter 🙂

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  2. Et encore, c'est la version soft de l'histoire. D'autres anecdotes sont peu recommandables. Mais l'album en lui même est à redécouvrir ou découvrir pour les plus jeunes car cette époque musicale intéressent plus qu'on ne le pense les 20-30 ans. Toujours un plaisir de lire un nouveau commentaire. A bientôt sur Vinyl Blossom !

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