David Bowie - Station to Station

David Bowie - Station to Station (1976)
Chrononique de "Station to Station" ou l'oeuvre d'un génie paranoïaque.


Neige sur Los Angeles

Nous sommes en 1975. Voilà un an que David Bowie vit exilé à Los Angeles, enfermé dans une villa luxueuse décorée d’antiquités égyptiennes, éclairée jour et nuit par des centaines de bougies noires. La ville, réputée pour son soleil et ses palmiers, prend pour lui des airs d’enfer blême. Bowie, obsédé par l’occultisme, ne se nourrit plus que de poivrons et de lait. Dans son jardin, il jure voir le diable surgir d’une fontaine. La nuit, en entrouvrant les yeux, il aperçoit des cadavres tomber du toit, comme des présages suintant de son subconscient ravagé. Il est êgalemement persuadé que des sorcières viennent voler son sperme pendant son sommeil. Autant dire que la cocaïne n’est pas étrangère à ce théâtre mental et il est vrai qu'il en consomme alors en quantité astronomique.

Bowie n’est plus Ziggy Stardust, ni Aladdin Sane, ni même Halloween Jack. Il devient “The Thin White Duke”, le "mince duc blanc" : silhouette fantomatique, aristocrate spectral obsédé par son propre passage sur terre. Cheveux courts, blonds, teint cadavérique, il apparaît comme un Bowie réincarné (ou plutôt décomposé) en plein milieu des seventies. Sa consommation de coke atteint un niveau tel qu’elle affecte sérieusement sa santé mentale : paranoïa permanente, sauts d’humeur bruteaux, accès de violence. Son biographe David Buckley parlera d’un état de “terreur psychique”. Bowie lui-même dira plus tard, à propos de Los Angeles : "Il faudrait rayer cette putain de ville de la surface du globe"

C’est durant cette année chaotique qu’il commence à écrire une pseudo-autobiographie, The Return of the Thin White Duke, centrée sur ce personnage froid, pétri de références douteuses à la vieille Europe, qui devient le véritable maître de cérémonie de l’album Station to Station. Le chanteur adopte désormais une allure stricte : pantalon et veston sombre, chemise blanche immaculée. Un dandy mauvais genre, sans état d’âme, allant jusqu’à se définir comme “un aryen dépourvu d’émotion”.

Son précédent album, Young Americans, enregistré intégralement aux États-Unis, marquait un virage soul et funk, couronné par Fame, coécrit avec John Lennon, qui lui ouvre définitivement les portes du grand public américain. Mais Station to Station prend un chemin plus expérimental, tout en conservant un héritage soul teinté du "Philadelphia Sound" Bowie y injecte des éléments électroniques, des rythmes motorik et une froideur empruntée au krautrock allemand.

C’est dans cet état d’esprit dérangé, en septembre 1975, que Bowie et son groupe entrent en studio à Los Angeles.

“I have only flashes of the album being made”

Les studios Cherokee de Los Angeles figurent à cette époque parmi les plus perfectionnés au monde, et ce n’est pas un hasard si Bowie les choisit. Les sessions nocturnes, interminables et épuisantes, se déroulent sous l’influence de groupes tel que Kraftwerk, Neu et des montagnes de poudre blanche. Bowie donne à ses musiciens des indications conceptuelles, presque philosophiques, plutôt que de véritables directives musicales. Il veut de la discipline dans l’improvisation, un chaos contrôlé.

Les guitares saturent dans des patterns quasi mécaniques. On expérimente : échos, effets de bande, varispeed (ralentir ou accélérer la bande pour en altérer le tempo). Ce véritable laboratoire sonore, dirigé par Bowie et le producteur Harry Maslin, engendre l’un des sommets de sa carrière.

Bowie avouera plus tard ne se souvenir de presque rien : "Je sais seulement que c’était à Los Angeles parce que je l’ai lu quelque part" L’ensemble du groupe carbure à la coke. Carlos Alomar, guitariste d'une précision et d'un feeling infernal, explique qu’on ne pouvait simplement pas tenir jusqu’à huit heures du matin sans ça et que l’inspiration venait avec la drogue.

L’album s’ouvre sur la pièce maîtresse : Station to Station. Dix minutes monumentales, introduites par le grondement d’une locomotive approchant, comme l’arrivée du Thin White Duke lui-même : une présence glaciale, inquiétante, captivante. La chanson se scinde en deux actes : d’abord une lente progression dramatique, martelée par la basse lourde de George Murray puis une accélération fulgurante sur un groove rock/funk irrésistible. On dirait un convoi fantomatique s’approchant lentement pour repartir à toute allure. La voix de Bowie, froide et implacable, incarne à la perfection son dérèglement artistique et psychologique. Les échanges de solos entre Carlos Alomar et Earl Slick sont d’une précision chirurgicale. On tient l’un des plus grands titres de sa discographie, pivot absolu pour la suite de son œuvre.
Suivent Golden Years, single funky, soul, impeccable. Word on a Wing, ballade introspective et spirituelle, véritable confession d’un homme qui vacille. TVC 15, ovni pop-rock expérimental inspiré d’un délire où une télévision dévorerait une de ses amies (cocaïne, l'ami du petit déjeuner). Stay, pur funk-rock, nerveux, armé d’une ligne de guitare imparable, régulièrement jouée sur scène. Et enfin Wild Is the Wind, unique reprise de l’album, standard de 1957 sublimé par une interprétation intense, élégante ( l’une des plus belles performances vocales de Bowie).

Au bout du chemin de fer

Station to Station s’impose comme un succès majeur : n°3 au Royaume-Uni, n°5 aux États-Unis. Golden Years devient l’un de ses singles les plus populaires. Bowie, en pleine métamorphose, voit sa stature internationale s'amplifier alors même qu’il traverse la période la plus sombre de son existence. L’album marque une transition essentielle vers une esthétique plus audacieuse, prélude aux expérimentations berlinoises de Low et Heroes.

De ce chaos naît un miracle : une œuvre cohérente, visionnaire, intemporelle. Finalement décidé à laisser derrière lui cette cité des anges toxique, Bowie part en tournée avec une énergie nouvelle. Et tandis que le train lancé à toute vitesse arrive enfin en gare, il laisse sur le quai un album légendaire, un lumière dans la nuit noire de son existence.


Fiche technique :

Dates d’enregistrement : Septembre à Novembre 1975 
Studios : Cherokee Studios (Hollywood/Los Angeles)
Sortie : 23 janvier 1976 
Durée : 38.08
Genre : Rock, art rock, funk, R&B, soul rock
Style : Funk, soul expérimentales avant-gardistes et électroniques
Producteur : David Bowie - Harry Maslin 
Ingénieur du son : Harry Maslin —  Dave Hewitt 
Label :  RCA Records 

David Bowie – chant, guitare, saxophone, Moog, Mellotron 
Carlos Alomar – guitare 
Earl Slick – guitare 
George Murray – basse 
Dennis Davis – batterie 
Roy Bittan – piano 
Warren Peace – chœurs
Harry Maslin – claviers, synthétiseur  

Face A

1. Station to Station (David Bowie)
2. Golden Years (David Bowie)
3. Word on a Wing (David Bowie)

Face B

4. TVC 15 (David Bowie)
5. Stay (David Bowie)
6. Wild Is the Wind (Dimitri Tiomkin & Ned Washington) 

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