Genesis - Selling England by the Pound
Genesis - Selling England by the Pound (1973)
Le monde est enfin prêt pour Genesis
L’apogée du rock progressif
Il y a deux Genesis : Celui de Peter Gabriel, frontman charismatique et visionnaire. Et celui qui émergera après son départ, mené par Phil Collins (batteur historique du groupe, devenu chanteur peut être par nécessité). En 1975, Gabriel quitte Genesis, se disant étouffé artistiquement. Les tensions internes se sont accrues autour de sa place de plus en plus médiatisée : public et presse en venaient à réduire Genesis à son seul chanteur, une situation que les autres membres supportaient de plus en plus mal, malgré une collaboration musicale toujours prolifique. Gabriel se lance alors dans une carrière solo, avec le succès que l’on connaît. Collins reprend le micro tout en restant batteur (du moins en studio).
Soyons honnête : A Trick of the Tail (1976), premier album avec Collins au chant, est un très bon disque. C’est même celui qui m’a fait découvrir Genesis, et j’en garde un souvenir fort. Mais en remontant le fil de la discographie, une évidence s’impose : le groupe ne sera plus jamais tout à fait celui d’avant.
Revenons donc au cœur du sujet : Selling England by the Pound, cinquième album studio du groupe, publié en 1973 sur le label Charisma. Il demeure le plus grand succès commercial de Genesis et est considéré par les fans de la première heure comme leur sommet absolu. Un pilier du rock progressif, au même rang que In the Court of the Crimson King de King Crimson ou Close to the Edge de Yes.
Le caractère théâtral, fantasque et visionnaire de Peter Gabriel agit ici comme un véritable moteur. Une singularité dans le paysage progressif de l’époque. Sur scène, Gabriel se maquille (dans une démarche qui rappelle celle de Bowie). Il incarne des personnages, porte robes, costumes extravagants et parfois même un masque de renard. Pour lui, Genesis reste un groupe de rock, mais dont la création relève aussi du récit, du théâtre, presque du conte musical. Ajoutez à cela le niveau exceptionnel de Tony Banks, Mike Rutherford, Steve Hackett et Phil Collins, et vous obtenez l’un des groupes majeurs de l’histoire du rock progressif.
Comme sur les albums précédents, l’Angleterre médiévale, mythifiée et idéalisée, irrigue les textes. Une Angleterre de légendes, de chevaliers et d’honneur, évoquée avec une poésie nostalgique :
"Une table en chêne gravée raconte le récit des temps où les rois et les reines buvaient dans des gobelets d’or.
Où les vaillants guidaient leurs belles vers les fraîches tonnelles.
Une époque de bravoure et de légendes vivantes.
Une époque où l’honneur comptait plus que la vie"
(paroles traduites de la chanson Time Table de l'album Foxtrot).
Un enregistrement sous tension mais créatif
Au printemps 1973, Genesis entre en studio en pleine effervescence créative, mais les relations internes sont déjà fragiles. Le groupe tient à réaffirmer son identité britannique. Leur précédent album, Foxtrot, a rencontré un accueil mitigé aux États-Unis, où certaines critiques jugent leur musique trop cérébrale. Le titre Selling England by the Pound, littéralement "vendre l’Angleterre à la livre " répond avec ironie à ce sentiment d’une Angleterre qui se brade culturellement et économiquement.
L’enregistrement s’avère complexe. Les musiciens sont épuisés par les tournées, et Gabriel comme Hackett ressentent une frustration croissante face à Banks et Rutherford, qui semblent parfois travailler les compositions à l’écart. Malgré tout, le groupe se concentre sur la richesse des arrangements et une précision sonore remarquable.
Deux morceaux dominent l’ensemble sans que cela n’enlève quoi que ce soit à la qualité du reste. Firth of Fifth et The Cinema Show.
Dans Firth of Fifth, les paroles se font plus poétiques que véritablement narratives. L’introduction au piano de Tony Banks est enregistrée en une seule prise. Le solo de guitare de Steve Hackett, aujourd’hui mythique, s’impose comme l’un des plus beaux du rock progressif, épousant presque une ligne de flûte imaginaire.
The Cinema Show est un long développement instrumental porté par le synthétiseur ARP de Banks. Phil Collins y démontre toute l’étendue de son talent : un jeu fluide, puissant, inventif. On y perçoit déjà les fondations du style instrumental que Genesis développera après le départ de Gabriel.
Dancing with the Moonlit Knight qui ouvre magistralement la face A, débute de manière dépouillée avant de basculer vers des sections complexes et sinueuses. Le thème central : la perte de l’identité culturelle anglaise (nous ne sommes pourtant qu’en 1973).
I Know What I Like, premier véritable hit du groupe au Royaume-Uni, adopte une structure plus simple, presque pop, portée par un groove immédiatement accrocheur.
The Battle of Epping Forest, entièrement écrite par Gabriel, fut l’un des morceaux les plus difficiles à mettre en place. Véritable farce shakespearienne, elle raconte une guerre de gangs londoniens à travers des paroles denses, foisonnantes, parfois volontairement excessives.
A noter que la chanson More Fool Me est chantée par Phil Collins.
La pochette
Il s’agit d’une peinture de l’artiste britannique Betty Swanwick (1915-1989), intitulée "The Dream". L’œuvre originale ne comportait pas de tondeuse à gazon : c’est à la demande du groupe que cet élément fut ajouté, en référence directe à la chanson I Know What I Like. Swanwick expliqua alors qu’elle ne disposait pas du temps nécessaire pour réaliser une nouvelle image destinée à la pochette, préférant modifier la composition existante plutôt que d’en créer une autre.
Quant à la symbolique de l’image, elle demeure volontairement ouverte. Comme souvent en matière d’art, l’interprétation appartient avant tout au regardeur, et aucune lecture définitive ne s’impose.
À titre personnel, j’y vois la figure d’un jardinier anglais assoupi après son repas (des aliments sont d’ailleurs disposés sous le banc sur lequel il somnole) tandis que le monde autour de lui semble poursuivre son mouvement. Une Angleterre immobile, presque résignée, qui se vend peu à peu, dans un silence feutré.
L’univers de Genesis
Parmi tous les albums de Genesis, Selling England by the Pound apparaît sans conteste comme le plus abouti de la période Gabriel. La maturité du groupe est à son sommet. Malgré les tensions internes, les musiciens parviennent à s’effacer au profit d’un album profondément collectif. Pour quiconque ne devrait posséder qu’un seul disque de Genesis, c’est celui-ci que je recommanderais.
Accessible (ce qui n’est pas toujours le cas dans le rock progressif), il n’en reste pas moins l’un des plus sophistiqués du genre, au point de mériter une analyse encore plus vaste.
En s’appuyant sur un bestiaire foisonnant et une galerie de figures quasi mythologiques, Selling England by the Pound érige un monde parallèle où l’Angleterre devient territoire de fable. Chevaliers anachroniques, renards rusés, personnages grotesques ou héroïques : Genesis ne se contente pas de raconter des histoires, il convoque un imaginaire collectif nourri de folklore, de contes et de légendes médiévales. Ces figures incarnent une identité en crise, tiraillée entre passé idéalisé et présent désenchanté.
À travers cette fantasy poétique et ironique, le groupe transforme ses chansons en fresques narratives. Selling England by the Pound s'écoute comme un livre d’images musicales, un théâtre fantastique où chaque personnage renforce la cohérence d’un univers unique. C’est là que Genesis affirme toute sa singularité : un rock progressif qui ne se contente pas de prouesses techniques, mais qui bâtit un monde riche, étrange et profondément habité.
Fiche technique :
Enregistrement : août – octobre 1973
Studio : Island Studios & Basing Street Studios (Londres)
Sortie : 12 octobre 1973
Durée : 53.49
Genre : rock progressif
Style : rock progressif symphonique, art rock
Producteur : Genesis & John Burns
Ingénieur du son : John Burns
Label : Charisma Records
Créateur de la pochette : Betty Swanwick
Musiciens :
Peter Gabriel - chant principal, flûte, hautbois, percussions diverses
Tony Banks : orgue Hammond, Mellotron, piano acoustique, ARP Pro Soloist, synthétiseurs
Steve Hackett - guitare électrique, guitare acoustique 12-cordes
Mike Rutherford - basse, guitare électrique, guitare acoustique 12-cordes, pédales de basse
Phil Collins - batterie, percussions, chœurs
Face A :
1. Dancing with the Moonlit Knight
2. I Know What I Like (In Your Wardrobe)
3. Firth of Fifth
4. More Fool Me
Face B
1.The Battle of Epping Forest
2. After the Ordeal (instrumental)
3. The Cinema Show
4. Aisle of Plenty
Tous les titres sont écrits et composés par le groupe.
Commentaires
Enregistrer un commentaire
Les commentaires sont modérés avant publication, ils apparaîtront après validation.