The Kinks - Muswell Hillbillies

The Kinks - Muswell Hillbillies (1971)
L'album le plus américain des Kinks


Muswell Hill : chronique rock d’un quartier populaire du nord de Londres

Muswell Hillbillies ne cherche pas à placer un hit, et c’est précisément ce qui fait sa force. Paradoxalement, cet album sans ambition commerciale évidente est (sûrement) le meilleur des frères Davies et leurs acolytes. Les Kinks viennent alors de signer chez RCA, un contrat qui leur offre un luxe rare : du temps, une totale liberté artistique et personne pour leur souffler à l'oreille. Ray Davies s’engouffre dans cet espace libéré pour tourner définitivement la page des riffs bruts et immédiats de You Really Got Me. Place désormais à un rock country narratif, social, parfois amer mais taillé dans l’humour et la poésie.

Ray se mue en écrivain de rue, chroniqueur tendre-amer de cette Angleterre ouvrière qu’il connaît par cœur. Muswell Hill, leur quartier d’origine ravagé par les bombardements lors de la secondes guerre mondiale, devient le théâtre d’histoires de familles délogées, de comptes bancaires qui pleurent et d’alcoolisme endémique (des sujets que Ray ne connaît que trop bien). L’époque est rude, les vies cabossées, mais l’album transforme tout cela en un bijou de pop élégante et de satire sociale finement ciselée.

Le succès de Lola (leur album précédent) aurait pu encourager Ray à surfer sur la vague. Au contraire : il en est presque gêné. Fidèle à son instinct de franc-tireur, il profite de sa nouvelle liberté pour composer un disque à rebours de l’énergie glam-rock du précédent.
Muswell Hillbillies est un mélange grinçant et chaleureux où le rock anglais s’acoquine avec des influences américaines assumées : blues, folk, country, mais aussi cabaret et music-hall, le tout porté par une section cuivre savoureusement débraillée. Une sorte d’Americana revue par un gentleman londonien en veste élimée.

Americana "oui ", mais so British !

20th Century Man ouvre l’album sur une rythmique folk avant de basculer dans un blues-rock nerveux. Ray y lance : "Gardez vos écrivains modernes et brillants, donnez-moi Shakespeare !" Une déclaration à mi-chemin entre bravade et lassitude, qui dénonce le chaos mental provoqué par une modernité oppressante.

Avec Acute Schizophrenia Paranoia Blues, Ray signe un blues british pastiché et bourré d’humour noir. Les cuivres y prennent des airs burlesques, le piano joue au honky-tonk fêlé, et la paranoïa devient presque une danse.

Holiday ressemble à une chanson d’arsouille, un air pour mariner la voix rauque de Ray dans l’ambiance moite d’un pub oublié au fin fond de l’Angleterre. On s’y voit déjà, bière tiède à la main, chantant faux mais heureux.

Puis arrive Alcohol, véritable excursion à la Nouvelle-Orléans. Cuivres paresseux, tempo chaloupé. On y devine même des prémices de l’univers déglingué qui inspirera sans doute Tom Waits

Complicated Life, avec son parfum de folklore irlandais, poursuit cette exploration des dérives alcoolisés. Ici, on boit pour oublier qu’on boit, une logique toute britannique.

Ignorer la face B, sombre, politique et magistrale serait une faute professionnelle.

Here Come the People in Grey enfonce le clou politique : un rythme lourd, quasi mécanique, évoque l’écrasement du citoyen par un État intrusif, des fonctionnaires en gris qui semblent guetter derrière chaque fenêtre prêt à vous prendre votre liberté individuelle.

Dans Have a Cuppa Tea, Ray renoue avec l’humour et opère un fascinant détour par les racines américaines. Country, vaudeville, blues : tout y passe, réinterprété avec une malice purement britannique. Et l’hymne au thé (boisson pourtant éloignée de son alcoolisme) devient un message d’universalité sociale aux accents presque gospel.
"Quelle que soit la situation, quelle que soit la race ou la croyance, le thé ne connaît ni ségrégation, ni classe, ni pédigrée. Il ne connaît ni motivations, ni secte, ni organisation. Il ne connaît ni religion, ni conviction politique."

Puis vient Oklahoma U.S.A, sommet d’émotion. C’est le rêve américain vu depuis un strapontin élimé de banlieue londonienne : une femme s’évade vers les décors de comédies musicales, loin de son quotidien gris. C’est simple, magnifique, poétique.

Enfin, Muswell Hillbilly clôt l’album comme une ode aux origines. Sur une musique profondément américaine, quelque part entre folk, bluegrass et old-time music, Ray raconte son enfance, ses racines modestes, ses voisins, ses souvenirs. C’est l’Amérique fantasmée qui sert à raconter une histoire 100 % londonienne, un morceau qui sent la saucisse grillée, les pavés, et les bals de quartier.

“Je suis un homme du 20e siècle, mais je ne veux pas être ici !”

Au bout du compte, Muswell Hillbillies ressemble à un film social sombre, peuplé de personnages malheureux mais attachants, qui finissent par trouver une forme de joie dans la camaraderie, les pintes et les petites magouilles du quotidien. Un disque d’une cohérence rare, un scénario parfait qui n’attend qu’un réalisateur pour devenir long métrage.

Rien n’est à jeter. Peu importe le succès commercial : l’œuvre est magistrale, injustement sous-estimée, et absolument indispensable.
Écoutez-le bien !  Vous me remercierez plus tard...


Fiche technique 

Enregistrement : Août – Septembre 1971
Studio : Morgan Studios (Londres) 
Sortie : 24 novembre 1971 (Royaume-Uni)
Décembre 1971 (États-Unis)
Durée : 49:17
Genre : Rock, Folk Rock
Style : Roots Rock, Pub Rock, Country Rock
Producteur : Ray Davies
Ingénieur du son : Mike Bobak
Label : RCA Records 

Musiciens 

Ray Davies – chant, guitare, piano
Dave Davies – guitare, chœurs
John Dalton – basse
Mick Avory – batterie, percussions
John Gosling – claviers (piano, orgue)

Section cuivres (The Mike Cotton Sound)

Mike Cotton – trompette
John Beecham – trombone, tuba
Alan Holmes – clarinette, saxophone

Face A 

1. 20th Century Man
2. Acute Schizophrenia Paranoia Blues
3. Holiday 
4. Skin and Bone 
5. Alcohol 
6. Complicated Life 

Face B

1. Here Come the People in Grey 
2. Have a Cuppa Tea
3. Holloway Jail 
4. Oklahoma USA
5. Uncle Son 
6. Muswell Hillbilly 

Toutes les chansons sont composées par Ray Davies.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Nazareth - Hair of the dog

The Rolling Stones - Exile On Main St.

Wishbone Ash - Argus