The Who - Who's Next
The Who - Who's Next (1971)
Un monument bâti sur des ruines
Lorsque l'échec fait parti du succès
Who’s Next est souvent présenté comme le sommet créatif des Who. L’argument se tient, même si The Who Sell Out (1967) me semble, à titre strictement sémantique, encore un cran au-dessus. En revanche, le cinquième album du groupe londonien frappe autrement : plus frontal, plus viscéral, il impose des compositions d’une puissance émotionnelle inédite et d’une modernité sonore alors révolutionnaire.
Ironie de l’histoire, cet album majeur naît d’un échec. Celui de Lifehouse, un opéra rock futuriste imaginé par le guitariste Pete Townshend, projet démesuré mêlant film, concerts interactifs et récit de science-fiction. Townshend y esquisse une dystopie où la musique est contrôlée par un état totalitaire et où chaque individu est réduit à une simple note dans un système globalisé. Une vision aussi ambitieuse que (possiblement) prémonitoire.
Mais Lifehouse s’avère rapidement trop lourd à porter. Le concept déborde, le groupe s’y perd, et Decca, la maison de disques, finit par se retirer, jugeant l’ensemble trop complexe et difficilement exploitable. Pete Townshend en sort épuisé, frustré, au bord de la rupture. Pourtant, de ce naufrage émergent certaines des plus grandes chansons de l’histoire du rock. Un échec fécond, comme seuls les sixties finissantes et le Londres sous haute tension savent en produire, celui où les amplis saturent autant que l’atmosphére de Shepherd’s Bush.
Les Who entrent alors en studio avec une rage intacte, heureusement canalisée par Glyn Johns, producteur et ingénieur du son chevronné. Son apport est décisif : il transforme le chaos contrôlé du groupe (brouillon malgré l’excellence des compositions) en une musique massive mais jamais confuse. Johns impose une approche plus directe, plus sèche, plus puissante, qui colle à l’urgence de l'oeuvre.
Le jeu volcanique de Keith Moon bénéficie pleinement de la célèbre "Glyn Johns Method", une technique de prise de son minimaliste reposant sur un placement stratégique de quelques microphones, offrant un rendu à la fois naturel et explosif. Résultat : une batterie ample, vivante, libre.
La guitare tranchante de Townshend, la basse mélodique et galopante de John Entwistle, la voix brute et intensément expressive de Roger Daltrey : tout trouve ici une clarté rare pour l’époque. Glyn Johns parvient à extraire chaque élément du mur de son sans jamais en affaiblir la force.
En définitive, Who’s Next capture ce fragile équilibre entre l’énergie furieuse du live et la précision du studio. Un disque tendu comme un câble à haute tension, à l’image de ce Londres du début des années 1970, prêt à exploser au moindre accord sortant des amplis à lampes.
Rage et lucidité
Les premières notes de Baba O’Riley résonnent comme une évidence. Le synthétiseur ARP, minutieusement programmé par Pete Townshend, s’impose immédiatement dans l’histoire du rock. Ce qui distingue ce morceau, c’est sa capacité rare à dialoguer avec les autres instruments plutôt qu’à les dominer. La guitare de Townshend impose sa puissance avec une autorité discrète sur le jeu élégant de batterie de Keith Moon, tandis que la voix de Roger Daltrey fuse, maîtrisée mais emplie de rage contenue, comme un cri d’indépendance intérieure.
Bargain joue avec les contrastes. La puissance s’alternant avec des passages plus calmes, créant un équilibre émotionnel subtil. Love Ain’t for Keeping, en revanche, se pose comme un folk-rock simple mais redoutablement efficace, une respiration presque bucolique au cœur de l’album.
Avec My Wife, Townshend s’aventure presque dans le hard rock, explorant l’angoisse d’un homme craignant la réaction de son épouse après une soirée trop arrosée, un thème universel, qui parlera à plus d’un auditeur.
La face B s’ouvre sur The Song is Over, une pièce chargée d’émotion et de mélancolie, avant que Getting in Tune ne déploie sa lente montée vers une intensité poignante. Going Mobile se fait quant à elle l’hymne de la fuite des contraintes sociales, légère et virevoltante, tandis que Behind Blue Eyes entame sa ballade introspective en douceur pour finir sur des éclats plus sombres, révélant la fragilité et la colère contenue de son narrateur.
Et puis, bien sûr, il y a Who’s Next, ce chef-d’œuvre final. Le synthétiseur hypnotique, les riffs puissants, et ce cri ultime de Daltrey. Tout concourt à une conclusion parfaite, un final en apothéose qui scelle l’album comme une pièce maîtresse du rock britannique des années 70.
Dans la légende
1971, c’est aussi l’année de Sticky Fingers des Rolling Stones, de Led Zeppelin IV, de Meddle des Pink Floyd. Autant dire un millésime d’exception, une de ces années où le rock semble avancer à pas de géant. Dans ce contexte vertigineux, Who’s Next n’a pourtant rien d’un outsider. Bien au contraire. Objectivement, il n’y a rien à retrancher à cet album dense, tendu, d’une puissance rare, où chaque morceau semble toucher juste. Novateur dans sa forme, radical dans son approche, il capte l’instant avec une précision presque insolente.
Lifehouse, finalement, ne verra jamais le jour sous la forme imaginée par Pete Townshend. Et, à bien y regarder, c’est sans doute une excellente chose. Débarrassé de son concept écrasant, Who’s Next gagne en immédiateté ce qu’il perd en narration. Il devient un disque instinctif, viscéral, intemporel, l’un de ces albums qui dépassent leur époque pour s’imposer, définitivement, comme un sommet du rock.
Légendaire !
Fiche technique :
Enregistrement : 1970–1971
Studio : Olympic Studios (Londres)
Quelques sessions à Stargroves (manoir de Mick Jagger)
Sortie : Août 1971
Durée : 43.38
Genre : Rock
Style : Hard rock, rock classique, mod
Producteur : Glyn Johns
Ingénieur du son : Glyn Johns
Label : Track Records (Royaume-Uni)
Decca / MCA Records (États-Unis)
Musiciens :
Roger Daltrey : Chant principal
Pete Townshend : Guitares (acoustique et électrique), synthétiseurs ARP, orgue (notamment sur Bargain), piano, chœurs
John Entwistle : Basse électrique, cuivres (cor d’harmonie, trompette), chœurs
Keith Moon : Batterie, percussions
Musiciens additionnels :
Nicky Hopkins : Piano
Dave Arbus (East of Eden) : Violon
Face A :
1. Baba O’Riley
2. Bargain
3. Love Ain’t for Keeping
4. My Wife
5. The Song Is Over
Face B :
1. Getting in Tune
2. Going Mobile
3. Behind Blue Eyes
4. Won’t Get Fooled Again
Toutes les chansons sont écrites et composées par Pete Townsend execpté "My Wife" écrite et composée par John Entwistle
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