Gentle Giant - Octopus

Gentle Giant - Octopus (1972)
Un gentil géant du rock progressif 


Complexe et cérébral mais....

Généralement, quand Roger Dean signe une pochette pour un groupe, la promesse d’un album de qualité semble assurée. Octopus ne fait pas exception. Moins célébré que Fragile de Yes, sorti un an plus tôt, cet opus de Gentle Giant mérite pourtant amplement sa place parmi les grands classiques du rock progressif.
En 1970, à Portsmouth (Angleterre), trois frères multi-instrumentistes (Derek, Ray et Phil Shulman) décident de mettre un terme à leur premier projet, Simon Dupree and the Big Sound, pour se lancer dans une aventure musicale plus ambitieuse. Leur objectif : créer un rock progressif nourri de jazz, de folk, et surtout d’échos médiévaux. Si l’influence du Moyen Âge s’était déjà insinuée subtilement dans leurs albums précédents, c’est sur Octopus qu’elle s’affirme pleinement, telle une tapisserie musicale tissée de luths, de violes et de mélodies anciennes.

La véritable force de Gentle Giant réside dans cette capacité à donner vie à un imaginaire musical unique. Écouter Octopus, c’est être transporté dans un théâtre itinérant, parcourant dix siècles en quelques notes. Pour y parvenir, chaque musicien déploie un sens de l’orchestration impressionnant, atteignant une virtuosité collective qui frôle le surhumain. Sur cet album, la maîtrise n’est pas ostentatoire : les passages complexes glissent presque furtivement, donnant à l’œuvre une densité permanente sans jamais alourdir l’auditeur.
À la différence de nombreux groupes prog contemporains tels que Genesis, Yes ou Emerson, Lake & Palmer, les compositions de Gentle Giant sont construites avec une précision mathématique, mais restent profondément musicales, jamais abstraites. L’arrivée de John Weathers à la batterie, en remplacement de Malcolm Mortimore, apporte enfin à leur son une assise puissante, capable de soutenir la complexité de leurs arrangements et de franchir un palier supérieur.
Sur Octopus, tout semble partir dans toutes les directions, mais chaque envolée, chaque rupture est minutieusement pensée. C’est cette maîtrise, cette capacité à conjuguer virtuosité et inventivité, qui fait de l’album un joyau intemporel du rock prog.

À l’heure où le rock progressif se complaît dans les grandes fresques conceptuelles, Octopus prend le contrepied. Pas de récit fil conducteur ni de programme imposé : l’album avance par éclats, porté par une créativité foisonnante, presque animale. En studio, Gentle Giant fonctionne comme une entité à plusieurs têtes. Des cerveaux multiples, des directions divergentes, mais un seul corps en mouvement. Une logique organique qui donne tout son sens au titre Octopus, d’autant plus évident que la version originale de l’album aligne huit morceaux, comme autant de tentacules que l’intelligent céphalopode.

The Advent of Panurge plonge d’emblée l’auditeur dans l’univers foisonnant de Gentle Giant. On y retrouve ces changements de mesures caractéristiques du groupe, où sections rythmiques nerveuses et passages plus aérés se répondent sans cesse. La basse de Ray Shulman y tisse sa toile avec une précision presque arachnéenne, tandis que la batterie de John Weathers impose le tempo avec autorité. En tendant l’oreille, le jeu de piano de Kerry Minnear révèle des influences jazz pleinement assumées. Quant au texte, il puise son inspiration chez Rabelais, à travers le personnage de Panurge, ajoutant une dimension littéraire à cette entrée en matière déjà vertigineuse.
Raconteur Troubadour, porté par un parfum médiéval prononcé, mêle instruments modernes et sonorités anciennes, cordes en tête, dans un équilibre étonnamment naturel. À l’inverse, A Cry for Everyone, plus accessible et moins cérébral que le reste du disque, se rapproche d’un rock mélodique plus direct, offrant une respiration bienvenue.
Avec Knots, où les voix deviennent l’élément central, Gentle Giant pousse encore plus loin son goût pour la complexité et l’expérimentation intellectuelle. Exigeant, parfois déroutant, le morceau n’en demeure pas moins passionnant par sa rigueur et son audace.
The Boys in the Band reflète parfaitement l’humour et l’autodérision du groupe, dissimulés derrière une virtuosité instrumentale pourtant extrême.
Dog’s Life, plus léger et ironique, permet enfin de relâcher la tension au cœur de cet album dense.
Moment de grâce, Think of Me with Kindness déploie une atmosphère quasi religieuse et s’impose comme l’un des titres les plus émouvants de ce labyrinthe sonore.
Enfin, River, avec sa construction progressive et son caractère presque théâtral, vient clore l’album en synthétisant parfaitement l’esprit Octopus : une musique complexe, exigeante, mais toujours mise au service de l’émotion, et où, une fois de plus, le jazz est en arrière-plan.

Octopus est un album dense et ambitieux, qui parvient pourtant à rester étonnamment accessible sans jamais trahir les codes du rock progressif. À cette architecture musicale sophistiquée s’ajoute une production irréprochable (assurée par le groupe lui-même) que le temps n’a en rien altérée. Ajoutez à cela l’une des pochettes les plus marquantes jamais offertes par l’histoire de la musique, et vous obtenez ce qui s’impose, à titre personnel, comme un véritable chef-d’œuvre.
Contrairement à de nombreux albums du genre, Octopus ne réclame pas des dizaines d’écoutes pour révéler sa valeur. Une écoute attentive et sincère suffit à mesurer l’ampleur du travail accompli par les frères Shulman et leurs acolytes, et à comprendre à quel point la rencontre de musiciens surdoués et assurément dotés d’esprits largement au-dessus de la moyenne, a permis l’émergence d’une œuvre profondément intemporelle.
Écouter Octopus, c’est accepter de s’embarquer pour un voyage initiatique, aux accents médiévaux revisités, où la musique devient terrain d’exploration et de découverte. Au fil des morceaux, l’album enrichit l’auditeur, affine son oreille, tout en restant étonnamment humain face à une suite de compositions complexes, souvent malicieuses, parfois jubilatoires. Octopus est une ode à la richesse musicale, qu’on l’embrasse ou qu’on la rejette, mais qui, dans tous les cas, ne laisse jamais indifférent.


Fiche technique :

Enregistrement : 1972
Studio : Advision Studios, Londres
Sortie : Décembre 1972
Durée : 39.23
Genre : Rock progressif
Style : Rock progressif, art rock, influences médiévales et folk
Producteur : Gentle Giant
Ingénieur du son : Martin Rushent
Label : Vertigo Records
Pochette : Roger Dean

Musiciens :

Gary Green – guitares électrique et acoustique, divers instruments de percussion
Kerry Minnear – claviers (piano, orgue Hammond, piano électrique, Mellotron, Clavinet), Moog synthétiseur, vibraphone, violoncelle, percussion, chant principal et chœurs
Derek Shulman – chant principal sur plusieurs titres, alto saxophone
Phil (Philip) Shulman – saxophones (ténor, baryton), trompette, mellophone, chant principal et chœurs
Ray (Raymond) Shulman – basse électrique, violon, viola, violon électrique, guitare acoustique, percussion, chœurs
John Weathers – batterie, percussions

Face A

1. The Advent of Panurge (Derek Shulman, Ray Shulman, Kerry Minnear)
2. Raconteur Troubadour (Derek Shulman, Ray Shulman, Kerry Minnear)
3. A Cry for Everyone (Derek Shulman, Ray Shulman, Kerry Minnear)
4. Knots (Derek Shulman, Ray Shulman, Kerry Minnear)

Face B

1. The Boys in the Band (Derek Shulman, Ray Shulman, Kerry Minnear)
2. Dog’s Life (Derek Shulman, Ray Shulman, Kerry Minnear)
3. Think of Me with Kindness (Derek Shulman, Ray Shulman, Kerry Minnear)
4. River (Derek Shulman, Ray Shulman, Kerry Minnear)

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Nazareth - Hair of the dog

The Rolling Stones - Exile On Main St.

Wishbone Ash - Argus