Gun - Gun 1
Gun - Gun 1 (1968)
Cercles infernaux et power chords
Un power trio britannique aux portes du hard rock
GUN, de leur propre aveu, était un groupe bruyant et violent. En 1967, alors que la scène pop britannique se perdait dans la morosité et que de nombreux groupes éclataient, ces trois londoniens apportaient une bouffée d’excitation électrique, comme une étincelle dans le brouillard de la capitale. Formé par les frères Gurvitz (renommés Curtis sur l’album pour un nom plus « anglicisé » ) le trio semblait incarner le chaînon manquant entre le rock blues psychédélique et ce qui allait devenir le hard rock.
Le jeu de guitare d’Adrian Curtis est d’une agressivité rare pour l’époque : fuzz saturé, feedbacks furieux et riffs nerveux qui semblent presque déchirer la bonne conscience anglaise. La basse de Paul Curtis et la batterie percutante de Louie Farrell ajoutent une énergie brute qui domine la production, volontairement rugueuse, capturant l’essence vivante et instantanée du groupe. Ici, pas de couches superflues (avec modération en tout cas) ni de fioritures studio : John Goodison, producteur et ingénieur maison de CBS privilégie un son « live », direct, où chaque morceau est joué d’un bloc, dans sa structure et son intensité d’origine.
Gun avait répété ses titres jusqu’à la perfection, déterminé à les enregistrer comme ils se jouaient sur scène, dans une cohésion rythmique impeccable. Le résultat : un son rugueux mais incroyablement vivant, capable de faire vibrer l’auditeur au-delà des enceintes, comme si la capitale britannique elle-même respirait au rythme de la guitare saturée d'Adrian et des lourdes lignes de basse de Paul.
Après viendra un second album qui passera plus inaperçu. Adrian et Paul Gurvitz forment Three Man Army (1971–1974), groupe de hard rock plus progressif, avec plusieurs albums à leur actif
Puis viendra The Graeme Edge Band, projet solo du batteur des Moody Blues au milieu des années 70 en collaboration avec les deux frères.
Deux albums mêlant rock progressif, poésie et psychédélisme.
Par la suite, Adrian va contribuer à la production de projets pour d’autres artistes tandis que Paul va poursuivre dans une direction musicale plus discrète.
Course avec le diable
Race with the Devil reste le seul véritable hit du groupe, mais quel morceau ! Il grimpe jusqu’au Top 10 britannique, culminant à la 8ᵉ place en novembre 1968, sans toutefois percer à l’international. Pourtant, son influence ne s’est jamais démentie : Judas Priest, Black Oak Arkansas ou Girlschool ont repris le titre, preuve que ce morceau a laissé une empreinte durable bien au‑delà de sa sortie.
Il y a dans cette chanson quelque chose de réellement diabolique, au point de se demander si les frères Curtis n’avaient pas signé un pacte avec le diable lui‑même. L’intro, avec ses cris déchirants semblant se lamenter au‑dessus de cuivres et qui à vrai dire n’en sont pas, puisque ce sont en réalité la guitares saturée par un fuzz extrême, amplifiée par la prise de son et la compression typiques de l’époque. Une manière immédiate d’annoncer un morceau violent, tendu, presque menaçant, avant que le riff principal n’explose, et quel riff ! L’atmosphère pesante et lourde rappelle un peu le titre Black Sabbath (du groupe Black Sabbath ) deux ans avant sa sortie, non pas dans sa composition mais dans son atmosphère, certe un tempo beaucoup plus rapide. Le tout ponctué de rires diaboliques en refrain, donnant l’impression que les ténèbres rôdent réellement dans les studios.
The Sad Saga of the Boy and the Bee, en contrepoint, offre un souffle plus mélodique tout en restant techniquement proche de la brutalité du premier titre. Pas de Mellotron clairement identifiable imitant des cordes, contrairement à d’autres groupes contemporains : Adrian Curtis joue plutôt avec sustain, vibrato et superposition de pistes, créant des textures psychédéliques riches et narratives. Ce titre devient le pont parfait entre psychédélisme et hard rock, plus contemplatif, presque "cinématographique" dans son déroulé.
Les autres morceaux montrent un Gun plus nuancé : Rupert’s Travel flirte avec le style léger et mélancolique des Moody Blues, Sunshine s’inscrit dans la pop douce, tandis que Rat Race conserve une coloration psychédélique. Le point d’orgue de l’album reste cependant le final, Take Off : onze minutes de guitares psyché et de rock plus terre à terre, qui contrastent avec la violence de Race with the Devil, mais confirment la maîtrise et l’ambition du trio.
La production de John Goodison donne à l’album ce côté théatrale, principalement perceptible sur les deux premiers titres. Ici, il ne s’agit pas d’ajouter des orchestrations artificielles, mais de travailler le son brut et les textures du jeu d’Adrian Curtis, capturant toute l’énergie du groupe dans une Angleterre en pleine mutation, où psychédélisme et hard rock semblaient enfin s'associer.
Il y a 50 ans
Mon père possédait une belle collection de vinyles dans les années 70.
Dans l’immense maison familiale où nous vivions, au nord de Bordeaux, les disques s’empilaient comme autant de portes ouvertes sur d’autres mondes. Il y avait les évidents, les incontournables, Pink Floyd, The Who, Santana. Et puis, glissés entre deux classiques, des noms moins connus : Blue Cheer, The Greatest Show on Earth, Gun.
Gun justement, m’a profondément marqué. J’étais encore un enfant, six ou sept ans tout au plus, mais certains chocs ne demandent pas l’âge pour s’imprimer. D’abord la pochette, hypnotique, inquiétante, sur laquelle mon regard d’enfant s’attardait sans vraiment comprendre. Puis la musique. Violente, dense, presque sauvage. Une déflagration sonore que je n’ai jamais oubliée et que je continue, des décennies plus tard, à faire tourner régulièrement sur ma platine.
Et puis il y avait le verso. Le visage des trois musiciens. Comme tant d’autres figures croisées sur ces pochettes, ils m’inquiétaient. Je ne saurais toujours pas dire pourquoi. Peut-être leurs cheveux trop longs, peut-être ces airs faussement nonchalants, cette manière d’afficher une liberté qui à l’époque, me semblait (inconsciemment) presque dangereuse. Ils avaient l’allure de mauvaises personnes, pensais-je alors, sans savoir que c’est souvent ainsi que naissent les grands albums.
L’amour que je porte à cette musique, et plus largement à cette époque, je le tiens de mon père. Et s’il est une chose qui me passionne encore, plus de cinquante ans après, ce sont ces vinyles aux pochettes parfois fatiguées, aux sillons chargés de poussière, ces macarons colorés frappés des labels d’hier, et surtout cette musique intemporelle, brute et sincère, gravée pour l’éternité.
Je n’ai jamais eu l’occasion de te le dire de ton vivant, mais sans le savoir, tu as bâti en moi ce qui demeure ma plus grande passion et cela grâce à des groupes comme Gun.
Thanks Dad !
Fiche technique
Enregistrement : 1968
Studio : CBS Studios, Londres
Sortie : 06 août 1968
Durée : 39.00
Genre : Rock
Style : Heavy psych, hard rock
Producteur : John Goodison
Ingénieur du son : Mike Fitzhenry
Label : CBS Records
Pochette : Roger Dean
Musiciens :
Adrian Gurvitz – guitare, chant
Paul Gurvitz – basse
Louie Farrell – batterie
Face A :
1. Race With the Devil (Adrian & Paul Curtis)
2. The Sad Saga of the Boy and the Bee (Adrian Curtis)
3. Rupert’s Travels (Adrian Curtis)
4. Yellow Cab Man (Adrian Curtis)
5. It Won’t Be Long (Heartbeat) (Adrian Curtis)
Face B
1. Sunshine (Adrian Curtis)
2. Rat Race (Adrian Curtis)
3. Take Off (Adrian Curtis)
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