Quicksilver Messenger Service - Happy Trails
Quicksilver Messenger Service - Happy Trails (1969)
A la conquête de l'acid rock
Il était une fois dans l’Ouest
La première question qui surgit à l’écoute de Happy Trails est évidente : s’agit-il d’un album live ou d’un album studio ?
La réponse se situe quelque part entre les deux. Enregistré en concert en novembre 1968, principalement au Fillmore West de San Francisco et au Fillmore East de New York, le disque est ensuite soigneusement sélectionné, monté et assemblé par Capitol Records afin de lui donner une cohérence d’ensemble.
Happy Trails n’est donc pas la simple captation brute d’un concert, mais un album live édité, pensé comme une œuvre harmonieuse et construite. Un choix judicieux tant Quicksilver Messenger Service révèle toute sa puissance et sa liberté sur scène, bien davantage qu’en studio. Le groupe y déploie un jeu collectif fluide, fondé sur l’improvisation et l’écoute mutuelle, signature de la scène de San Francisco à la fin des années 60.
Depuis trois ans, le groupe arpente inlassablement les scènes de la Golden City dont il est originaire. Fondé en 1965 par l’ambitieux Dino Valente, aux côtés de l’excellent guitariste John Cipollina, Quicksilver Messenger Service se structure rapidement avec l’arrivée du batteur Greg Elmore et du guitariste Gary Duncan, dont l’alchimie rythmique va forger la signature du groupe.
C’est donc dans une Californie bercée par les sons du Grateful Dead, de Jefferson Airplane et de bien d’autres que QMS fait ses débuts et livre son deuxième album, avant de poursuivre une carrière déclinante… mais quel album !
L’ombre de Bo Diddley
La face A de Happy Trails est entièrement consacrée à une reprise de Bo Diddley : Who Do You Love est découpé en six parties et s’étend sur un peu plus de 25 minutes, alors que l’original de 1957 ne dépasse pas les deux minutes trente.
La rythmique de Bo Diddley est ici reprise de façon quasi obsessionnelle, mais surtout réinventée (ce qui n’est pas aisé lorsque l’on connaît la capacité de Diddley à marquer le rythme). Tous les membres du groupe gravitent autour de ce Diddley beat, l’étirent, le contournent, l’exploitent comme cela n’avait encore jamais été tenté. La guitare lead s’en empare, le fait glisser au-dessus des frappes de batterie et de la guitare rythmique, brouillant les lignes entre pulsation et mélodie.
Dès l’introduction, le morceau offre une démonstration éclatante du duo : les guitares de Duncan et Cipollina se répondent, se percutent, s’entrelacent, entraînées dans un tourbillon d’acid rock teinté de psychédélisme qui donne le ton de l’album. Il est à noter que ce n’est que vers la fin du morceau que l’on peut enfin nettement entendre le public.
La face B débute également par une reprise de Bo Diddley : Mona, titre déjà interprété auparavant par les Rolling Stones sur leur premier album britannique. Chez QMS, les guitares de Gary Duncan et John Cipollina dialoguent et improvisent sur les riffs du morceau, le transformant en une jam rock-blues, une fois de plus bien plus étendue que l’original.
Maiden of the Cancer Moon se prolonge avec Calvary, un morceau épique de treize minutes. Sur ces deux titres, l’improvisation est reine.
L’album se referme sur le morceau (non live) éponyme, Happy Trails, reprise du générique de la série western The Roy Rogers Show, immensément populaire aux États-Unis dans les années cinquante. Mais chez Quicksilver Messenger Service, cette ritournelle naïve devient un clin d’œil ironique et psychédélique. Étiré, détourné, presque moqué, le thème se transforme en épilogue décalé, comme un salut malicieusement désabusé après les longues divagations instrumentales du disque. En convoquant l’imaginaire rassurant de l’Amérique cowboy à l’aube des années 60, le groupe souligne en creux la fin d’une innocence collective.
Stratosphérique au sens le plus noble du terme
Dès son premier album, Quicksilver Messenger Service laissait entrevoir une véritable audace expérimentale. Une promesse que Happy Trails confirme amplement. Car ici, le groupe dépasse nettement ses débuts pour livrer ce qui s’impose rétrospectivement comme son sommet artistique : un chef-d’œuvre aussi insaisissable qu’évident.
L’album cultive une ambiguïté fascinante, mais son ambition est limpide : provoquer une montée épique d’émotions, un vertige sensoriel à l’image de la superbe pochette signée George Hunter. Les solos, parfaitement dosés, s’inscrivent dans une architecture collective maîtrisée, offrant à chaque musicien l’espace nécessaire pour briller sans jamais sombrer dans la démonstration vaine ou l’esbroufe technique.
Il est temps pour les années 60 de s’éclipser avec élégance, de tirer leur révérence pour laisser place aux années 70 et à une nouvelle secousse musicale. Tout cela appartient désormais au passé, mais les forces à l’œuvre alors ont façonné un paysage sonore que personne n’aurait pu anticiper. Des Beatles aux Rolling Stones, des Beach Boys aux constellations plus discrètes mais tout aussi essentielles avec des formations comme Quicksilver Messenger Service, Love ou encore The 13th Floor Elevators, se dessine une ligne de fuite entre le rock originel et un son plus moderne, encore en gestation. Une époque fragile et brûlante, juste avant que le "Sex, Drugs and Rock’n’Roll" ne cesse d’être un cri de liberté pour devenir un simple slogan, vidé de son innocence et de ses promesses.
Quoi qu’il en soit, Happy Trails s’impose aujourd’hui comme l’un des témoignages les plus lumineux de l’acid rock californien, capturant une époque où la scène était un laboratoire à ciel ouvert et le live, un terrain d’exploration absolu. Un disque stratosphérique, au sens le plus noble du terme.
Fiche technique :
Enregistrement : Fillmore west (San Francisco) et Fillmore East (New York) en novembre 1968 avec quelques parties studio au Golden State Recorders (San Francisco).
Sortie : 29 mars 1969
Durée : 48.41
Genre : Rock
Style : Acid rock, Rock psychédélique, blues
Producteurs : Quicksilver Messenger
Ingénieurs du son : Ingénieurs de Capitol Records sur place (Fillmore East & West), avec sessions à Golden State Recorders.
Label : Capitol Records
Pochette : George Hunter
Musiciens :
John Cipollina – guitare, chant
Gary Duncan – guitare, chant (vocaux)
David Freiberg – basse, chant (vocaux), piano
Greg Elmore – batterie, chant (vocaux), piano, percussions
Face A :
1. Who Do You Love
- Who Do You Love (Part 1) – E.McDaniel (Bo Diddley)
- When You Love – G.Duncan
- Where You Love – G.Elmore
- How You Love – J.Cipollina
- Which Do You Love – D.Freiberg
- Who Do You Love (Part 2) – E.McDaniel (Bo Diddley)
Face 2
1. Mona – Ellas McDaniel (Bo Diddley)
2. Maiden of the Cancer Moon – Gary Duncan
3. Calvary – Gary Duncan
4. Happy Trails – Dale Evans
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