ZZ Top - Tres Hombres

ZZ Top - Tres Hombres (1973)
Rock, Gun, Nachos & God 


Trois rockeurs prophètes dans leur pays

Prenez un studio d’enregistrement planqué dans une petite ville poussièreuse du Texas. Ajoutez un son volontairement rugueux mais toujours lisible, naturellement compressé par des amplis à lampes montés à un niveau sonore raisonnable. Évitez la saturation outrancière, laissez respirer les instruments, et vous obtenez l’essence du son ZZ Top. Simple sur le papier, efficace sur bande.
Bien sûr, la recette ne se limite pas à une question de matériel. La guitare de Billy Gibbons se passe d’effets, d’overdubs et de démonstration inutile. Son jeu est précis, chirurgical même, avec un sens du placement redoutable et cette capacité rare à dire plus avec moins de notes. Une leçon de sobriété électrique qui influencera des générations entières de guitaristes. En face, la basse de Dusty Hill verrouille les grooves avec une rondeur parfois presque sourde, pendant que Frank Beard frappe juste. Il faut dire que son jeu de batterie est minimale, jamais démonstrative, mais d’une efficacité redoutable.
Héritiers directs du blues électrique et hypnotique de Lightnin’ Hopkins, Muddy Waters et consorts, ZZ Top ne se contente pas de recycler la tradition. Le trio en reconstruit l’ADN à la sauce seventies, sans jamais céder à la virtuosité gratuite. Ici, tout est question de tension, de feeling et d’instinct.
Troisième album du groupe (les deux premiers ayant déjà été enregistrés dans ce même studio texan), Tres Hombres installe définitivement ZZ Top comme une indéniable force du rock sudiste. Il peut être considéré à juste titre comme l’une des grandes références du blues-rock de l'histoire de ce style. Cependant, le choix de rester à Tyler n’a rien d’anodin : là où d’autres s’exilent à New York ou Los Angeles pour polir leur son, ZZ Top préfère rester au plus près de ses racines, là où le territoire s’entend autant qu’il se joue.
Résultat : un album d’une efficacité redoutable. Dix titres, un peu plus de trente-trois minutes, pas une seconde de trop, pas l’ombre d’un remplissage.

Une fusion magistrale du blues et du rock sudiste

Après des tournées interminables à travers les États-Unis (notamment en première partie d’Uriah Heep ou de King Crimson), c’est un trio affûté, soudé et sûr de sa force qui retourne s’enfermer dans ce modeste studio de Tyler. Tres Hombres sonne comme l’album de la maturité, celui où chaque morceau tombe juste.
C’est aussi sur ce disque que se trouve La Grange et son riff devenu immortel (john Lee Hooker, sors de ce corps). Si ce titre ne vous dit rien, rassurez-vous, vous le connaissez pourtant. De Chevrolet à Wrangler, en passant par Samsung, il a servi de bande-son à d’innombrables publicités et événements motorisés, comme si ces accords étaient génétiquement programmés pour sentir le bitume brûlant des autoroutes interminables, un peu à l'exemple de ce que fut Born to be Wild de Steppenwolf.
Mais derrière ce boogie implacable se cache une histoire plus terre à terre : La Grange raconte la vie d’une maison close, le célèbre “Chicken Ranch”, située dans la commune texane du même nom. Inutile de dégainer Google, l’établissement a fermé ses portes l’année même de la sortie de l’album, laissant dans un profond désarroi fermiers et hommes d’affaires locaux, soudain privés de leur principal centre culturel nocturne. Chronique d'une tragédie rurale annoncée !
Musicalement, La Grange est surtout une démonstration éclatante : peu d' accord, une poignée de notes et une créativité aux paroles pleines de pudeur et d'humour. La preuve éclatante que l'on peut devenir iconique avec peu à condition de savoir exactement quoi jouer. Mais Tres Hombres ne se résume pas à ce seul classique, loin de là.
Pour preuve, Waitin’ for the Bus plante le décor : une attaque sèche, nerveuse, qui claque comme un riff de Gibson Les Paul sur des amplis surchauffés. Pas le temps de reprendre son souffle que le groupe glisse presque involontairement vers Jesus Just Left Chicago, blues lent habité d’une ferveur quasi mystique. La guitare y traîne ses notes comme un sermon nocturne, entre sueur et whisky bon marché, rappelant que le trio sait aussi ralentir le tempo pour laisser parler son âme.
Et puis il ne faut pas oublier Shreik, parenthèse instrumentale presque groovy et avant-gardiste. Une sorte de funk rock encore sauvage, pas totalement domestiqué : wah-wah érotique, basse ronde et hypnotique, batterie métronomique. Sans un mot, les trois Texans démontrent qu’ils peuvent faire parler leurs instruments avec autant d’éloquence que leurs textes, voir davantage.
Le reste de l’album s’inscrit dans cette même logique de boogie rock brut, porté par des riffs acérés comme des lames de machette mexicaine et des paroles qui sentent le blues du Delta sauce dixies, les nuits trop longues et les lendemains de gueule de bois. On y croise les amis de beuverie, les moteurs qui grondent et les amours charnelles, qu’elles prennent la forme de carrosseries rutilantes au soleil ou de silhouettes féminines croisées au détour d’un bar miteux. Une musique sans fard, enracinée dans le folklore de la musique américaine, qui avance droit devant et tête baissée, guidée par l’instinct plus que par le raffinement.
C'est chaud, c'est brut et pour être honnête c'est foutrement bon !

ZZ Top : une musique profondément enracinée dans le "Lone Star State"

Chez ZZ Top, chaque note est pesée, chaque riff fait le boulot. Ils ne sont que trois, mais le son est massif, compact et puissant. Une économie de moyens qui tranche radicalement avec le hard rock naissant et les démonstrations (parfois prétentieuses) du rock progressif qui dominent ce début des années 70. Ici, pas de solos interminables ni de concepts alambiqués : ça cogne en avançant.
ZZ Top chante les bagnoles, les filles, la chaleur et le désir, mais sans jamais sombrer dans le machisme lourdingue. Il y a dans leurs textes une auto-dérision typiquement texane, un sens du second degré qui fait toute leur identité. Une attitude qu’ils pousseront jusqu’au bout en cultivant ce look de cow-boys à barbes démesurées (exception notable pour le batteur, éternellement rasé et qui déclara un jour que ressembler à un cul de cheval, ce n'était pas son truc).
Par la suite, le trio enchaînera les albums solides (Tejas, Degüello), d’autres plus discutables (El Loco), avant de décrocher une popularité planétaire avec Eliminator en 1983. Le début d’une ère plus commerciale dont je ne parlerai pas.
Très Hombres, c’est le genre d’album qu’on écoute au volant d’une Chevrolet décapotable, lancé à pleine vitesse dans le désert, sous une nuit d’été constellée d’étoiles. Avec un peu de chance, on tombera sur une auberge perdue où l’on vous servira un chili con carne bien épicé et une Budweiser tiède.
Cela dit, le scénario fonctionne tout aussi bien au volant d’une Peugeot 307, dans le fin fond de la Creuse par une nuit d’hiver. Et c’est précisément là que réside la force de ZZ Top : une musique profondément enracinée dans le Lone Star State, mais capable de franchir toutes les frontières, géographiques comme culturelles.


Fiche technique 

Enregistrement : 1972–1973
Studio : Robin Hood Brians Studio, Tyler (Texas)
Sortie : 26 juillet 1973
Durée : 33.33
Genre : Blues rock, Southern rock
Style : Texas blues, boogie rock, rock sudiste 
Producteur : Bill Ham
Ingénieur du son : Terry Manning
Label : London Records

Musiciens 

Billy Gibbons — guitare, chant
Dusty Hill — basse, chant
Frank Beard — batterie, percussions

Face A

1. Waitin’ for the Bus
2. Beer Drinkers & Hell Raisers 
3. Master of Sparks 
4. Hot, Blue and Righteous 

Face B

1. Move Me On Down the Line
2. Precious and Grace 
3. La Grange 
4. Shiek
5. Have You Heard ?

Toutes les chansons écrites et composées par Billy Gibbons, Dusty Hill, Franck Beard




 

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