Andrew Hill - Point of Departure

Andrew Hill - Point of Departure (1965)
Un point de départ sans destination 


Nat Hentoff, célèbre journaliste, critique musical, historien du jazz et essayiste américain, avait écrit sur Andrew Hill : il est un pianiste-compositeur qui construit un style, une œuvre très personnels, très substantiels. Dans la mesure où il possède un bagage (un répertoire personnel), il est capable de raconter de nombreuses sortes d’histoires différentes à travers sa musique, et elles sonnent toutes justes. Elles sonnent justes parce que la motivation inflexible qui traverse la musique de Hill est son désir de continuer à découvrir qui il est. C'est ainsi qu'il façonne cette musique à partir de connaissance toujours plus profonde.

Enregistré en mars 1964 pour le mythique label Blue Note Records, Point of Departure n’est pas simplement un grand disque de jazz moderne : c’est un foyer créatif. À la croisée du hard bop, du post-bop et des premières sonorités "free", Andrew Hill y propose une musique cérébrale mais brûlante, architecturée mais constamment prête à basculer dans l’imprévu.
L’album réunit un sextet légendaire : Eric Dolphy (alto, flûte, clarinette basse), Joe Henderson (ténor), Kenny Dorham (trompette), Richard Davis (contrebasse) et le jeune Anthony Williams (batterie). Un casting de haut vol, mais surtout un collectif d’esprits aventureux capables de naviguer dans les structures complexes de Hill.

Ce disque marque un point de rupture. Hill ne cherche pas l’efficacité mélodique immédiate : il construit des architectures harmoniques instables, presque cubistes. Les thèmes semblent parfois anguleux mais ils finissent toujours par s’ouvrir avec la grâce d'une orchidée à mesure que l’écoute progresse.

L'expressivité à son maximum

Refuge est une ouverture magistrale au thème dense, fragmenté, presque suspendu. La trompette décomplexée de Dorham expose une ligne sinueuse lorsque le piano de Hill refuse toute complaisance harmonique. L’entrée de Dolphy installe immédiatement une tension quasi dramatique : son alto fend l’air avec une intensité presque expressionniste.
Le morceau fonctionne comme une zone de transition entre hard bop et abstraction. Le solo de Henderson, tendu et logique, agit comme un fil conducteur dans ce labyrinthe harmonique.
Un début exigeant à la première écoute, mais fascinant néanmoins. Hill impose son langage sans concessions.
New Monastery, au titre aussi intriguant que sa conception. On pense à un chant sacré traversé par le doute. La batterie de  Williams, déjà visionnaire malgré ses 18 ans, fracture le tempo avec une liberté stupéfiante.
Sur Spectrum, la structure est mouvante, presque insaisissable. Richard Davis y brille particulièrement : sa contrebasse ne se contente pas d’accompagner, elle dialogue, commente, oriente le rythme, alors que le solo de Dolphy à la clarinette est un moment clé de l’album.
Flight 19, atmosphérique et inquiétant, est un sommet dramatique de l’album, faisant référence au mystérieux escadron disparu dans le fameux Triangle des Bermudes. La musique traduit parfaitement cette idée d’errance et de disparition, dans laquelle le thème semble s’élever puis se dissoudre. Henderson signe ici l’un de ses solos les plus inspirés de l'album. Williams, en arrière-plan, joue avec les silences autant qu’avec les frappes.
Dedication, pièce plus introspective. Le piano de Hill y est plus central, presque méditatif. Les lignes mélodiques sont plus lisibles, mais toujours parcourues de micro-dissonances qui empêchent toute stabilité confortable.
L'album se clôture sur Love Nocturne. Malgré son titre, ce n’est pas une ballade traditionnelle. L’ambiance est nocturne, certes, mais troublée, presque inquiète. Dolphy, encore lui, pousse l’expressivité à son maximum.
Le morceau laisse une impression (volontairement) d’inachevé. Hill ne conclut pas, finalement : il ouvre, laissant ce point de départ sans destination.

De l'attention, de l'écoute et de la patience

Point of Departure est un disque d’avant-garde qui ne cherche pas à séduire immédiatement. Il demande de l’attention, parfois de la patience. Mais il récompense largement l’écoute répétée.
L’écriture de Andrew Hill est l’une des plus singulières du jazz des années 60, de par ses harmonies non conventionnelles et ses structures ouvertes, par ses mélodies fragmentées aux interactions collectives.
Ce n’est pas un album “agréable” au sens classique du terme. C’est un album nécessaire.
L’alchimie entre les musiciens est exceptionnelle. On sent que chacun comprend que la partition n’est qu’un point de départ. L’improvisation n’est pas un embellissement, mais une exploration. On ne se souvient plus de Point of Departure seulement comme d’un album, mais comme d’une métamorphose qui s’est accomplie en chemin.

Ce disque est exceptionnel, une pièce incontournable pour toute collection de jazz digne de ce nom, mais surtout une œuvre fondatrice dont l’écho traverse le temps. Même au XXI siècle, cet enregistrement continue d’ouvrir des perspectives, de tracer des voies nouvelles et de rappeler que l’avenir du jazz s’écrit toujours dans l’audace et la réinvention.


Fiche technique :

Enregistrement : 21 mars 1964 
Studio : Van Gelder Studio, Englewood Cliffs, New Jersey (États-Unis) 
Sortie : avril 1965
Durée : 40.11
Genre : Avant-garde jazz / post-bop 
Style : Jazz expérimental avec des éléments post-bop et avant-garde 
Producteur : Alfred Lion
Pochette : Reid Miles

Andrew Hill - Piano
Kenny Dorham - Trompette 
Joe Henderson - Saxophone tenor, flute 
Eric Dolphy - Saxophone alto, flûte, clarinet
Richard Davis - Contrebasse
Anthony Williams - Batterie

Face A :

1. Refuge
2. New Monastery

Face B

1. Spectrum
2. Flight 19
3. Dedication

Tous les titres écrits et composés par Andrew Hill





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