Can - Tago Mago

Can - Tago Mago (1971)
Un voyage musical sans retour, entre ombre et lumière


Avant-gardiste bien avant tout le monde

Selon Holger Czukay, bassiste visionnaire et cofondateur de CAN, écouter Tago Mago, c’est effectuer un voyage musical sans retour, entre ombre et lumière. Et il ne s’agit pas d’une formule : Tago Mago est une expérience, une immersion auditive, un vertige sonore.
La musique de CAN ne se contente pas de brouiller les pistes, elle déplace les frontières du style. Rock psychédélique, pulsations funk réduites à leur instinct primaire, improvisations libres captées à chaud, collages électroniques d’un avant-gardisme sidérant pour son époque. Dans la structure musicale de CAN, rien n’est décoratif. Tout est tension, répétition, obsession et, que l'on adhère ou pas, impossible de rester indifférent à leur créativité débordante.
Fondé à Cologne en 1968, CAN s’impose rapidement comme l’un des piliers du Krautrock, cette scène allemande expérimentale qui, au tournant des années 70, repense le rock dans un contexte de guerre froide. Là où d’autres regardent vers Londres ou San Francisco, CAN scrute l’inconnu. Tago Mago en sera le manifeste étincelant.
Malcolm Mooney, premier chanteur de CAN, est un Américain installé en Allemagne à la fin des années 60. Sa voix, tendue jusqu’à la rupture, presque obsessionnelle, insuffle au groupe une énergie brute, nourrie de rock psychédélique et d’avant-garde new-yorkaise. Elle tranche avec le climat ambiant d’une Allemagne encore traversée par les fractures de l’après-guerre, en quête d’une identité culturelle nouvelle.
Mais les tournées éprouvent le chanteur. Son état mental se fragilise et, sur avis médical lui expliquant que la musique de CAN est toxique pour sa santé psychique, il quitte le groupe en 1970. Un départ contraint, qui aurait pu sceller le destin d’une formation encore en gestation.
La suite relève presque de la légende. Les membres de CAN repèrent Damo Suzuki, jeune Japonais errant à travers l’Europe, en train de chanter dans une rue de Munich. Ils l’invitent le soir même à monter sur scène. À partir de là, tout bascule.
Suzuki ne chante pas au sens traditionnel du terme : il improvise, invente des langues, déconstruit les mots, joue des sonorités comme d’une matière brute. Sa voix devient un instrument à part entière, dialoguant avec la précision quasi métronomique du batteur Jaki Liebezeit, la basse exploratoire de Holger Czukay et les nappes expérimentales d’Irmin Schmidt.
Dans l’Allemagne industrielle du début des années 70, divisée par les mouvements étudiants et une farouche volonté de rupture artistique, CAN invente un langage neuf, débarrassé des modèles anglo-saxons. Avec Suzuki, le groupe enregistre ses œuvres les plus audacieuses, jusqu’à livrer en 1971 son chef-d’œuvre absolu : Tago Mago.

Tago Mago ou le laboratoire Krautrock

Au début des années 70, CAN fait donc partie de la scène dite krautrock aux côtés de groupes comme NEU ou AMON DÜÜL II. Mais là où d’autres cherchent encore une identité, CAN semble déjà s'envoler vers une galaxie musicale bien plus lointaine.
En 1971, le groupe s’isole dans un château du XIXe siècle près de Cologne. Un décor romantique, presque hors du temps, que le groupe transforme en studio. Le propriétaire, riche collectionneur d’art, leur laisse carte blanche : pas de loyer, pas de pression, pas d’horloge. Juste l’espace et le silence pour expérimenter. Dans cette bulle, CAN peut pousser ses obsessions jusqu’au vertige.
Sur Tago Mago, Damo Suzuki ne chante pas : il invoque. Pas de textes au sens classique, mais des phonèmes, des éclats d’anglais, d’allemand, de japonais, arrachés dans un état proche de la transe. Sa voix devient matière brute, souffle, percussion. Un instrument parmi les autres sur ce double album scindé en deux mondes : une première face encore structurée, une seconde qui dynamite les repères.
Paperhouse entame la face A tout en lévitation, nappes psychédéliques et douceur trompeuse. Puis la tension monte de manière presque insidieuse. Suzuki oscille entre fragilité mélodique et incantation, comme s’il voulait tester les murs du château. Mushroom coupe court à la rêverie : sec et nerveux, le riff tranche dans le vif, presque paranoïaque. La répétition de "When I saw mushroom head” agit comme un mantra halluciné, une boucle mentale dérangeante.
Oh Yeah joue avec la bande elle-même : voix inversée, sensation spectrale, comme un message diffusé depuis l’envers du miroir. Le groove, minimaliste et implacable, repose sur une batterie mécanique, presque inhumaine. Puis vient Halleluwah, colonne vertébrale du disque : dix-neuf minutes bâties sur une ligne de basse obsessionnelle. Le mot d'ordre semble être répétition, propulsion, hypnose. CAN ne développe pas, il creuse jusqu’à l’os.
Mais sur la face B, le sol se dérobe. Aumgn plonge dans l’expérimentation pure. Tout n'est que collages, manipulations de bandes, textures bruitistes, voix fantomatiques. On frôle la musique concrète, on abandonne toute idée de format rock traditionnel. Peking O pousse encore plus loin les délires vocaux de Suzuki, passant du chuchotement aux cris, entre théâtre absurde et performance lunaire, pendant que les instruments surgissent et disparaissent comme des ombres mouvantes.
Et puis, presque ironiquement, Bring Me Coffee or Tea referme l’album sur une accalmie inattendue. Le morceau le plus accessible, le plus mélodique. Une sortie progressive du chaos, comme si, après avoir traversé la tempête cosmique, CAN nous raccompagnait doucement vers la lumière sans jamais vraiment dissiper le trouble.

Chronique d'une Allemagne sous angoisse générationnelle

Je marche vite, sans trop savoir pourquoi. Les rues sont larges, reconstruites, propres, trop propres peut-être. Les façades modernes, bien que grises, effacent les cicatrices, mais je sais qu’elles sont là, sous le béton. J’ai vingt ans et je porte un héritage que je n’ai pas choisi. Les adultes parlent de prospérité, de miracle économique, de stabilité. Moi, je ne vois que des silences. Des regards qui se détournent quand on évoque hier.
Dans ma tête, CAN cogne comme une vérité qu’on ne peut pas maquiller. Paperhouse s’élève doucement comme la brume humide, puis se fissure. Comme nous. On nous a appris à être disciplinés, à regarder vers l’avant. Mais vers quoi exactement ? Les usines tournent, les banques prospèrent, et pourtant je sens une faille sous mes pas.
Un tramway passe dans un grincement métallique alors que le rythme obstiné de Mushroom épouse le vacarme. "When I saw mushroom head", la phrase tourne comme une menace évidente que je ne parviens pas à contrôler. Nous sommes une génération née trop tard pour comprendre, trop tôt pour oublier. Nous héritons des fautes sans avoir connu les choix et je brûle de l'intérieur.
Dans un bar, des étudiants parlent révolution, parlent Amérique, parlent Vietnam. Les mots sont grands mais les visages restent jeunes. Halleluwah pourrait tourner pendant des heures sans jamais résoudre quoi que ce soit. Une boucle hypnotique, presque étouffante. La batterie martèle comme une machine industrielle lancée à pleine vitesse. Impossible de descendre en marche.
Je ressors. L’air froid me gifle. La ville semble mécanique, programmée. Les néons vibrent comme des nerfs malades. Dans le lointain, j’imagine les nappes dissonantes de Aumgn se répandre au-dessus des toits, comme une prière déformée. Ce n’est plus de la musique, c’est une fissure musicale. Elle ouvre quelque chose en moi, une peur peut-être, ou une lucidité brutale.
Je réalise que Tago Mago n’apaise rien. Il ne console pas. Il met à nu. Il expose nos contradictions, nos colères mal formulées, notre incapacité à faire confiance à ceux qui ont reconstruit le pays sans jamais vraiment le regarder en face.
Je continue d’avancer, le cœur serré. Je ne sais pas si nous ferons mieux qu’eux. Je ne sais même pas si nous ferons autrement. Mais dans cette nuit ouest-allemande, au milieu du béton et des fantômes, la musique de Tago Mago me rappelle une chose essentielle : le malaise est réel. Et le nier serait pire que tout.


Fiche technique 

Enregistrement : novembre 1970 – février 1971
Studio : Schloss Nörvenich (château de Nörvenich), près de Cologne, Allemagne
Sortie : août 1971
Durée : 73.23
Genre : Krautrock
Style : Rock expérimental, psychédélique, improvisation, ambient, proto-électronique
Producteur : Can
Ingénieur du son : Holger Czukay
Label : United Artists Records
Pochette : U.Eichberger

Musiciens :

Damo Suzuki - Chant
Michael Karoli - Guitare, violon
Irmin Schmidt - Claviers, orgue, piano, synthétiseur
Holger Czukay - Basse, montage bandes, effets sonores
Jaki Liebezeit - Batterie, percussions

Face A

1. Paperhouse (Suzuki / Karoli / Schmidt / Czukay / Liebezeit)
2. Mushroom (Suzuki / Karoli / Schmidt / Czukay / Liebezeit)
3. Oh Yeah (Suzuki / Karoli / Schmidt / Czukay / Liebezeit)

Face B

1. Halleluhwah (Suzuki / Karoli / Schmidt / Czukay / Liebezeit)

Face C

1. Aumgn (Suzuki / Karoli / Schmidt / Czukay / Liebezeit)

Face D

1. Peking O (Suzuki / Karoli / Schmidt / Czukay / Liebezeit)
2. Bring Me Coffee or Tea (Suzuki / Karoli / Schmidt / Czukay / Liebezeit)


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