Carole King - Tapestry

Carole King - Tapestry
Tapestry, l’œuvre d’une compositrice de génie


Carole King, pilier discret mais immense de la musique populaire américaine

Carole Joan Klein naît le 9 février 1942 à Brooklyn, dans un New York encore marqué par des récits d’exil et des promesses de Nouveau Monde. Ses parents, juifs d’Europe de l’Est, ont fui les pogroms pour trouver refuge aux États-Unis. Brooklyn, dans les années 1940, est un creuset : melting pot européen, quartiers populaires, cultures entremêlées. Un décor qui façonne sa sensibilité, même si la musique de Carole King ne s’enfermera jamais dans une identité revendiquée. Elle parlera à tout le monde, ou plutôt à chacun.
La musique entre très tôt dans sa vie. Sa mère, Genya, est professeur de piano et détecte rapidement chez sa fille un don peu commun. Le clavier devient une extension naturelle de ses émotions. Carole n’apprend pas seulement à jouer : elle comprend instinctivement comment une chanson respire, comment une mélodie peut porter un sentiment simple jusqu’à l’universel.

Après le lycée, elle intègre le Queens College de New York. Elle y étudie la musique, sans suivre le parcours académique jusqu’au bout. Peu importe : l’apprentissage se fait ailleurs. Sur le campus, elle rencontre Gerry Goffin. Ils se marient en 1959. Ensemble, ils vont écrire une part essentielle de la bande-son de l’Amérique des sixties.
Avant d’être une artiste reconnue, Carole King est une ouvrière de la chanson. Avec Goffin, elle travaille au Brill Building, cette fabrique à tubes où l’on compose à la chaîne, entre bureaux exigus et pianos fatigués. Le duo aligne les succès pour les autres pendant que leur propre nom reste en retrait. Will You Love Me Tomorrow pour The Shirelles, Take Good Care of My Baby pour Bobby Vee, The Loco-Motion pour Little Eva : des hits immenses, des chansons qui racontent l’amour adolescent, l’attente, la vulnérabilité.
Au milieu des années 60, Carole King gagne déjà très bien sa vie grâce à la musique. Mais elle reste invisible. Une compositrice de l’ombre. Une présence essentielle, jamais au premier plan. La voix est ailleurs, le visage aussi.

Puis le paysage change. La fin des années 60 marque une rupture. L’Amérique doute, se replie, cherche des voix plus vraies. Les grandes machines pop s’essoufflent. En 1970, Carole King sort son premier album solo, Writer. Un disque sincère, dépouillé, presque fragile. La critique salue l’écriture, mais le public reste tiède. Les ventes sont modestes, la radio peu réceptive. Writer ressemble à une porte entrouverte plus qu’à une déclaration.
Mais les années 70 sont là, avec leur douceur mélancolique, leur besoin de vérité, leurs chansons qui ressemblent à des confidences murmurées à la chaleur d'un feu de camp. Carole King est prête. En 1971, Writer est rapidement éclipsé par un disque qui va tout balayer sur son passage et se vendre à prèt de 30 millions d'exemplaires à travers la planète. Tapestry n’est pas seulement un succès : c’est une révélation. Et cette fois, Carole King n’écrit plus pour les autres. Elle s’adresse directement au monde.

L'innocence des seventies en un album

Sur Tapestry, chaque morceau respire une honnêteté émotionnelle qui saute à votre esprit dès la première note de I Feel the Earth Move. Carole King semble annoncer un tremblement de terre, non seulement celui de l’intimité d’une chambre, mais peut-être aussi dans le paysage de sa carrière. La mélodie est puissante, le piano précis, le groove irrésistible. Des ingrédients simples mais qui préfigurent un succès qui va tout emporter quelques mois plus tard.
So Far Away instaure un contraste doux-amer avec l’énergie immédiate du titre précédent. Ici, Carole King se laisse aller à la mélancolie et à la distance, racontant avec simplicité et justesse la nostalgie des êtres aimés. Dans It’s Too Late, elle atteint une maturité émotionnelle rare, qui dépasse la simple histoire d’amour. Home Again ralentit le tempo, invitant à la réflexion, tandis que Beautiful souffle la légèreté et l’assurance : les notes de piano flottent avec douceur, sa voix incarne la force tranquille et l’optimisme d’un début des seventies encore naïf et lumineux. Sur Way Over Yonder, la voix s’élève, aérienne, portée par un piano délicat, presque suspendu.
La face B s’ouvre sur You’ve Got a Friend, un classique repris des centaines de fois : James Taylor, Michael Jackson, Aretha Franklin, Roberta FlackWhitney Houston (sur scène), pour ne citer qu’eux. Véritable chef-d’œuvre de simplicité, le morceau touche par son message universel : la promesse d’un soutien indéfectible, comme si Carole King s’adressait à chacun personnellement. James Taylor et elle ont partagé les studios et les arrangements pour leurs versions respectives, créant simultanément une interprétation féminine et masculine, et renforçant encore l’universalité du titre.
Will You Love Me Tomorrow n’est plus seulement le hit des Shirelles. Dans sa reprise, Carole King jette un pont entre son passé de compositrice pour les autres et sa voix retrouvée, pleine de gravité et de vérité. Reprise elle aussi par de nombreux artistes (Amy Winehouse, Diana Ross & The Supremes, Linda Ronstadt, Roberta Flack en autres), la chanson a traversé les langues et les générations.
Avec le titre Tapestry, Carole King signe un manifeste de sincérité et de création personnelle. Elle devient enfin l’auteure de sa propre histoire. Chaque touche de piano, chaque inflexion de sa voix vous emporte, jouant avec vos émotions comme seuls les grands artistes savent le faire.

Beaucoup de musiciens sont des figures majeures de la scène californienne de l’époque, souvent associés à Laurel Canyon : James Taylor, Joni Mitchell, Jackson Browne (parfois présent lors de l'enregistrement mais non crédité sur l'album). Leur jeu discret mais précis crée le tissu sonore chaleureux et intime qui rend cet album unique.

Un album "marqueur de vie"

Tapestry est une œuvre enveloppée de mélancolie, dont l’émotion se révèle pleinement au fil du temps. Réécouter l’album, c’est plonger dans une Amérique où les idéaux utopiques des années 60 se heurtent aux dures réalités politiques et économiques du début des années 70. Une époque où la musique devient le miroir de l’âme américaine, oscillant entre espoir, nostalgie et mélancolie.
La force de Carole King réside dans sa capacité à chercher des réponses à travers la musique. Là où beaucoup de ses contemporains expriment leur colère par des critiques virulentes de la société, elle choisit l’introspection, la sincérité émotionnelle et l’authenticité. Tapestry n’est pas seulement un monument de la musique américaine : c’est un véritable “marqueur de vie”, un témoignage intime et universel de ce que signifie grandir et ressentir dans une époque en pleine mutation.


Fiche technique :

Enregistrement : janvier 1971
Studio : A&M Studios, Hollywood (Californie)
Sortie : 10 février 1971
Durée : 44.08
Genre : pop rock, soft rock
Style : singer-songwriter, folk pop, adult contemporary
Producteur : Lou Adler
Ingénieur du son : Hank Cicalo
Label : Ode Records

Musiciens 

Carole King – piano, voix principale, chœurs
Curtis Amy – saxophone (flûte sur certains titres)
James Taylor - Guitare accoustique, choeurs
Danny Kortchmar – guitare
Jules Shear – guitare 
Charles Larkey – basse
Russ Kunkel – batterie, percussion
Danny “Kootch” Kortchmar – guitare rythmique
David Campbell – arrangements de cordes et cuivres
King Curtis – saxophone sur certains morceaux
Joni Mitchell - Choeurs
Judy Clay, Merry Clayton, Venetta Fields, Sherlie Matthews – chœurs (backing vocals)

Face 1

1. I Feel the Earth Move
2. So Far Away
3. It’s Too Late
4. Home Again
5. Beautiful
6. Way Over Yonder

Face 2

1. You’ve Got a Friend
2. Where You Lead
3.Will You Love Me Tomorrow
4.Smackwater Jack
5.Tapestry
6. (You make me fell like) A natural Woman



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