The Moody Blues - Every Good Boy Deserves Favour

The Moody Blues - Every Good Boy Deserves Favour (1971)
Quand l'épuisement se transforme en source d'inspiration 

Célèbres et riches....mais !

En 1970, les Moody Blues ont tout pour eux : la célébrité, l’argent, des albums qui se vendent par millions à travers le monde. Mais derrière la réussite, la machine commence à grincer. Le groupe est fatigué, usé par des années de tournées et par la pression d’un succès devenu écrasant. À rebours de nombreux contemporains, les Moody Blues ne traînent aucune réputation de débauche : ni excès notoires, ni scandales, ni dépendances affichées (du moins pas publiquement). Leur chute de régime n’a donc rien de spectaculaire ; elle révèle simplement le prix à payer lorsque le rock cesse d’être un idéal pour devenir une industrie.

Formés à Birmingham au milieu des sixties, les Moody Blues débutent comme un groupe de rhythm & blues avant d’opérer l’une des métamorphoses les plus singulières du rock britannique. En quelques années, ils délaissent les clubs londoniens pour s’aventurer vers un rock progressif teinté de symphonie et d’ambitions littéraires. Leur signature devient immédiatement identifiable : des compositions amples et habitées, où le rock dialogue avec la musique classique et une poésie romantique assumée. Au cœur de ce son, un instrument aussi étrange que révolutionnaire : le Mellotron, clavier capable de restituer des sons préenregistrés sur bandes magnétiques, qui donne à leur musique cette ampleur quasi orchestrale.

En 1967, Days of Future Passed ouvre la voie et propulse le groupe au sommet. Les albums s’enchaînent alors à un rythme effréné : In Search of the Lost Chord (1968), On the Threshold of a Dream (1969), A Question of Balance (1970). Autant d'oeuvres d’une riche discographie, mélodique et profondément atmosphérique. Les Moody Blues deviennent la bande-son contemplative de la fin des sixties, capturant les élans spirituels et les questionnements intérieurs d’une génération.
Mais entre 1967 et 1972, le groupe publie sept albums en quatre ans. Un véritable marathon créatif. L’inspiration est toujours là, mais les corps et les nerfs accusent le coup. C’est dans cet état de fatigue lucide qu’ils investissent les Wessex Studios de Londres à la fin de l’année 1970.
Ils sentent qu’un cycle touche à sa fin. Les grandes fresques symphoniques ont accompli leur mission ; l’heure est venue d’alléger le propos. Le mot d’ordre est clair : retrouver un son plus direct, plus organique, moins dépendant des orchestrations. Les tensions, inévitables après des années passées sur la route, affleurent, mais le professionnalisme l’emporte. Chacun est présent, impliqué, concentré et l’atmosphère est studieuse.
En coulisses, tous savent qu’une pause sera bientôt nécessaire (elle aura finalement lieu entre 1974 et 1977). Every Good Boy Deserves Favour porte déjà en lui cette fatigue créative  (au sens noble) mais aussi une volonté manifeste de redéfinir l’équilibre entre grandeur symphonique et efficacité rock. Un album charnière, né dans un entre-deux fragile : celui d’un renouveau qui passe paradoxalement par l’épuisement.

Un succès d’album, pas de singles

Le rock progressif des Moody Blues ne joue clairement pas dans la même catégorie que celui de King Crimson ou de Yes. Là où ces derniers privilégient la virtuosité et la démonstration technique, parfois vertigineuses, les Moody Blues cultivent une approche plus mélodique, plus symphonique et résolument poétique. Leur musique ne cherche pas à impressionner, mais à envelopper. Si Every Good Boy Deserves Favour atteint la première place des charts britanniques et la deuxième place aux US à sa sortie, ce succès repose moins sur l’audace formelle que sur une science éprouvée de la mélodie et une accessibilité émotionnelle rare dans le genre.

L’album s’ouvre donc sur Procession, introduction conceptuelle aux allures rituelles, qui convoque bruitages, chants tribaux, grondements d’orage et mélodie d’inspiration médiévale. L’évocation peut rappeler Close to the Edge de Yes, mais la comparaison s’arrête rapidement : ici, la démesure laisse place à une réflexion plus humaniste et spirituelle. Quelques accords de guitare électrique amorcent la transition vers The Story in Your Eyes, morceau emblématique du disque et adoré des fans. Bien qu’il ne rencontre qu’un succès modéré dans les charts, le titre incarne la volonté de Justin Hayward d’insuffler une énergie plus directe et plus rock au répertoire du groupe. Riff accrocheur, tension rythmique et efficacité mélodique en font l’un des sommets de l’album.
Avec Our Guessing Game, l’album ralentit le tempo et s’enfonce dans une douce mélancolie, explorant l’incommunicabilité et les doutes intimes. Emily’s Song, écrite à l’occasion de la naissance de la fille de Hayward, apporte une lumière bienvenue : un moment de grâce simple et sincère, où l’émotion ne se dissimule jamais derrière les arrangements. La face se referme sur After You Came, plus sombre et dense, dont certaines inflexions rappellent les Kinks de l’ère Muswell Hillbillies.
La seconde face poursuit cette exploration. One More Time to Live interroge la notion de seconde chance avec une gravité presque théâtrale. Nice to Be Here et You Can Never Go Home renouent avec une pop bucolique et contemplative, agréable sans être essentielle. Enfin, My Song s’impose comme une conclusion idéale : ample, réfléchie, synthèse réussie des thèmes philosophiques et musicaux du disque.

Une œuvre solide et réfléchie 

Sans révolutionner la formule établie par les Moody Blues, Every Good Boy Deserves Favour parvient à affirmer une personnalité propre. Moins grandiose que ses prédécesseurs, moins expérimental que certains sommets du rock progressif britannique, l’album se distingue par sa cohérence, sa maturité et son sens de la nuance. Une œuvre solide et réfléchie, emblématique d’un rock symphonique du début des années 1970 arrivé à un point d’équilibre délicat entre ambition artistique et lisibilité émotionnelle. 
Les Moody Blues n'était pas un groupe à excès et ne défrayait pas la chronique. Les musiciens se contentaient juste de faire de la bonne musique.


Fiche technique

Enregistrement : novembre 1970 – mars 1971
Studio : Wessex Studios, Londres
Sortie : 23 juillet 1971
Durée : 40.05
Genre : Rock progressif 
Style : Progressive rock / rock orchestral 
Producteur : Tony Clarke
Ingénieur du son :
Derek Varnals (ingénieur d’enregistrement)
David Baker (assistant ingénieur)
Harry Fisher (ingénieur de mastering) 
Label : Threshold Records
Pochette : Phil Travers

Musiciens :

Justin Hayward – chant, guitares (acoustique et électrique), sitar 
John Lodge – chant, basse électrique, violoncelle 
Ray Thomas – chant, flûte, tambourin, hautbois, autres bois, harmonica
Graeme Edge – batterie 
Mike Pinder – chant, Mellotron, clavecin (harpsichord), orgue Hammond, piano, clavier/Moog synthétiseur

Face A

1. Procession (Justin Hayward, John Lodge, Mike Pinder, Ray Thomas & Graeme Edge)
2. The Story in Your Eyes (Justin Hayward)
3. Our Guessing Game (Ray Thomas)
4. Emily’s Song (John Lodge)
5. After You Came (Graeme Edge)

Face B

1. One More Time to Live  (John Lodge)
2. Nice to Be Here (Ray Thomas)
3. You Can Never Go Home (Justin Hayward) 
4. My Song (Mike Pinder)

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