Thin Lizzy - Black Rose

Thin Lizzy - Black Rose (1979)
Black Rose ou l'essence de Thin Lizzy


À l’aube des années 80, les seventies s’apprêtent à tirer leur révérence, laissant derrière elles une traînée flamboyante, encore vibrante de décibels et d’excès. Car musicalement, la décennie n’a pas simplement été riche : elle a été une véritable déflagration.
Des milliers de groupes ont surgi dans son sillage. Beaucoup se sont consumés dans l’ombre de leurs garages, anonymes, éphémères. D’autres, en revanche, ont crevé l’écran, propulsés sous les projecteurs, jusqu’à remplir les stades aux quatre coins du globe. Entre ces deux extrêmes, une même fièvre créative, brute, incontrôlable.
Tous les territoires sonores ont été conquis, de la psyché vaporeuse au rock progressif labyrinthique, des confessions folk aux assauts du hard rock, sans oublier les racines brûlantes du blues rock. Une diversité presque insolente, portée par une génération qui refusait les frontières.
Bref, les années 70 n’ont pas seulement été fastes. Elles ont redéfini les règles du jeu.
De cette décennie bouillonnante, le groupe irlandais Thin Lizzy s’apprête, comme tant d’autres, à franchir un cap et qui, pour beaucoup, n'a pas forcément été synonyme de progrès. L’industrie musicale a rebattu ses cartes : désormais, ce ne sont plus la richesse ou la profondeur qui dictent la loi, mais l’efficacité immédiate. Les radios privilégient des titres courts, calibrés, qui s’imposent en quelques secondes plutôt qu’ils ne se dévoilent sur la durée.
Un virage qui, paradoxalement, ne freine en rien l’ascension du hard rock. Bien au contraire. De l’autre côté de l’Atlantique, une nouvelle génération gronde déjà. 
MetallicaSlayer émergent avec un son plus violent et direct : le thrash. Pendant ce temps, en Angleterre, une déferlante s’organise : la New Wave of British Heavy Metal. Iron MaidenSaxonDef Leppard : autant de noms qui s’apprêtent à redéfinir les contours du genre et à imposer une nouvelle loi sonore. Cependant, Thin Lizzy ne fait pas partie de ces-là.
Fondé en 1969 à Dublin par Phil Lynott (chant, basse), aux côtés du batteur Brian Downey et du guitariste Eric Bell, le groupe se fait d’abord remarquer avec un rock blues aux teintes légèrement psychédéliques, où affleure parfois l’influence de la musique folklorique irlandaise. Il faut toutefois attendre 1976 pour assister à un véritable tournant : avec Jailbreak, Thin Lizzy durcit nettement le ton, porté par le tandem de guitaristes Scott Gorham / Brian Robertson. Une formule qui atteindra son apogée jusqu’à la sortie, en 1978, de l’explosif Live and Dangerous.
Mais l'arrivée de Gary Moore sur Black Rose marque un moment particulier dans l’histoire de Thin Lizzy. Ami d’enfance de Phil Lynott (charismatique frontman originaire de Guyana), Moore n’est en réalité pas un inconnu dans l’entourage du groupe : il y fait un retour remarqué, apportant avec lui un jeu plus incisif, technique et profondément ancré dans le blues. Sur cet album, il co-signe plusieurs morceaux et impose une identité plus tranchante, notamment sur le morceau éponyme Black Rose où se mêlent virtuosité et références à la tradition irlandaise.
Mais ce n’est pas sa première apparition. Gary Moore avait déjà brièvement rejoint Thin Lizzy en 1974 pour remplacer Eric Bell lors d’une tournée, avant de quitter le groupe aussi vite qu’il y était entré. On le retrouve ensuite sur l’album Nightlife (1974), où il signe le solo du titre Still in Love with You, l’un des morceaux les plus emblématiques du répertoire du groupe.
Son passage sur Black Rose reste toutefois le plus marquant : à la fois retour aux sources et coup d’éclat, il incarne une parenthèse brillante dans la trajectoire de Thin Lizzy, avant de reprendre définitivement sa route en solo.

Un hard rock mélodique : signature du groupe

Black Rose s’impose d’abord comme un pur produit du hard rock de la fin des années 70 : riffs massifs, section rythmique implacable, et cette énergie brute qui caractérise l’époque. Mais l’album ne se limite pas à cette seule puissance. Il puise aussi profondément dans le blues rock, notamment à travers le jeu de Gary Moore, dont les lignes de guitare, à la fois incisives et profondément mélodiques, dialoguent avec celles de Scott Gorham pour créer un équilibre subtil entre force et finesse.
Le morceau d’ouverture donne immédiatement le ton. Do Anything You Want To s’avance porté par une ligne de basse autoritaire, solidement charpentée, tandis que Brian Downey martèle sa caisse claire avec la régularité d’un forgeron frappant l’acier. Puis les guitares entrent en scène, déroulant une ligne mélodique ciselée, signature sonore dont Thin Lizzy a le secret, entre puissance brute et élégance parfaitement maîtrisée.
Toughest Street in Town se distingue par une tension permanente, comme une déambulation dans une rue où tout semble pouvoir basculer à chaque instant. Le morceau dépeint le quotidien d’un type coincé dans un quartier dur, sans doute inspiré par certains recoins de Dublin. Musicalement, le titre s’inscrit dans un hard rock nerveux et menaçant, porté par des guitares tranchantes qui accentuent ce climat d’insécurité latente.
Toujours sur la face A, Waiting for an Alibi voit la basse de Phil Lynott swinguer avec une énergie féline, venant se frotter à l’agressivité des guitares. Mention spéciale au solo, qui condense à lui seul puissance et sens aigu de la mélodie, toute la signature de Gary Moore.
Avec Sarah, Lynott livre une ballade délicate où, une fois encore, le solo, pourtant bref, touche à l’essentiel : une pure ligne mélodique, sans fioritures.
Got to Give It Up ouvre la face B avec un riff immédiatement accrocheur et un groove fluide, porté par la complicité des deux guitaristes. Le jeu s’y fait plus incisif, plus précis, avec des solos teintés d’un léger parfum bluesy.
With Love reste un titre trop méconnu du groupe, mais il offre à Moore un terrain idéal pour briller, ses interventions y étant d’une justesse remarquable.
Enfin, Black Rose s’impose sans doute comme le morceau le plus audacieux jamais enregistré par Thin Lizzy et surtout, comme une réussite totale. Lynott et Moore y déploient une véritable fresque où les frontières musicales s’effacent : guitares tranchantes et envolées celtiques s’entrelacent avec une évidence presque insolente.

Prophète dans son pays avant tout

Black Rose est bien accueilli au Royaume‑Uni où il a atteint la deuxième place des classements des albums peu après sa sortie en avril 1979 (ce qui en fait le plus haut classement de Thin Lizzy dans les charts britanniques, l’album étant certifié disque d'or au Royaume-Uni). En revanche, ce ne fut pas le cas aux États‑Unis où l’album n’a pas rencontré un grand succès commercial (autour de la 80e position).
Quoi qu'il en soit, Black Rose a tout pour captiver l'auditeur : des paroles percutantes, une production énergique et un guitariste virtuose au sommet de son art. Gary Moore semble presque possédé par sa Les Paul, et son interprétation du morceau-titre dont la partie instrumentale centrale puise largement dans le folk irlandais (et américain) est remarquable. Un titre à la fois unique et incontournable pour tout guitariste qui se respecte.
Son jeu jazzy sur l’envoûtante Sarah confirme une fois de plus sa maîtrise et sa sensibilité musicale. Phil Lynott considérait Moore comme le plus grand guitariste de rock de tous les temps, créant une alchimie entre les deux leaders. Ensemble, ils ont porté le hard rock vers de nouveaux sommets.
Pour les néophytes de Thin Lizzy, il ne s’agit pas de commencer par les classiques Jailbreak ou Live & Dangerous. Ce disque, par sa richesse et sa virtuosité, est le véritable point d’entrée dans l’univers du groupe.


Fiche technique :

Enregistrement : 1978–1979
Studio : Studios Pathé Marconi, Paris – Good Earth Studios, Londres
Sortie : 13 avril 1979
Durée : 38:47
Genre : Rock / Hard Rock
Style : Hard Rock, Blues Rock
Producteur : Tony Visconti

Musiciens

Phil Lynott – chant, basse
Gary Moore – guitare
Scott Gorham – guitare
Brian Downey – batterie

Face A 

1. Do Anything You Want To (Phil Lynott)
2. Toughest Street in Town (Phil Lynott, Gary Moore / Brian Robertson)
3. S & M (Phil Lynott, Scott Gorham)
4. Waiting for an Alibi (Phil Lynott, Scott Gorham)
5. Sarah (Phil Lynott)

Face B :

1. Got to Give It Up (Phil Lynott, Scott Gorham)
2. Get Out of Here (Phil Lynott, Brian Robertson)
3. With Love (Phil Lynott)
4. Róisín Dubh (Black Rose): A Rock Legend (Phil Lynott)


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Nazareth - Hair of the dog

Wishbone Ash - Argus

The Rolling Stones - Exile On Main St.